Des dieux, des plantes et des constellations
Par Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun le vendredi 24 avril 2009, 10:57 - Articles culturels - Lien permanent

Dans la plupart des sociétés polynésiennes, notamment à Tahiti, en
Nouvelle-Zélande et à Hawaii, certaines divinités étaient liées à la fois à la
fertilité et à la guerre : ‘Oro à Tahiti, Tu chez les Maoris, Ku à Hawaii,
considéré comme le dieu des chefs et des armées. D’une façon générale, on
s’accorde à penser que les divinités guerrières ont fini par supplanter les
figures traditionnellement consacrées aux rituels de fertilité et aux
cérémonies guerrières. Sauf à Mangareva, et à Tonga, où le rituel est resté
centré sur le traitement de la productivité et du pourvoi des récoltes. Ainsi
en est-il de Tu qui, contrairement à Hawaii et en Nouvelle- Zélande, fut le
premier dieu chargé exclusivement de la fertilité. D’autres divinités
mangaréviennes, dont notamment Rongo et Rao, étaient vouées au culte des
plantes, dont certaines, comme le curcuma (Curcuma longa),
Curcuma,
rega, Curcuma longa.
communément appelé safran des Indes ou turmeric en anglais, leur sont communes. Rongo était le dieu de la brume et de la pluie, protecteur des récoltes, tout comme en Nouvelle-Zélande ou à Hawaï. Rao, quant à lui, était plus particulièrement dédié au culte du curcuma. Ces divinités étaient représentées métaphoriquement par trois types de statuette que l’on exhibait lors de cérémonies particulières et selon des rites précis.
TU : DIEU DE L’ARBRE À PAIN
Fils aîné de Tangaroa et Haumea, Tu a la particularité d’avoir quatre pieds.
Appelé aussi Mainaranghi et surnommé Horo- Kava, il fut le premier dieu dédié
au pourvoi de la nourriture, et notamment de l’arbre à pain, appelé mei
(Artocarpus altilis).
Arbre à pain, mei,
Artocarpus altilis
L’un et l’autre auraient été introduits aux Gambier par le guerrier Tupa, à
qui l’on attribue la construction, sur différentes îles, d’importants
d’édifices religieux, les marae, érigés à la gloire de Tu. Hormis l’arbre à
pain, on lui doit aussi l’introduction du koueriki
(Terminalia),
Badamier,
koueriki, Terminalia glabrata.
arbre sacré planté autour des marae, du cocotier (ere’i, ''Cocos
nucifera'') et d’autres espèces d’arbres. Tupa venait de Hiva, ancien nom
présumé des Marquises. Il débarqua sur l’atoll de Temoe, y construisit un
marae, mais, ne trouvant pas de nourriture, il reprit la mer. Il
navigua jusqu’à Mangareva et y aborda par la passe qui porte son nom,
Te-Ava-nuio- Tupa. Il accosta aussi sur l’îlot Te Kava où il bâtit un
marae dédié à son dieu Tu, qui porta le nom de Te Kava-maru. Il en
érigea de nombreux autres, dont Marae-rua à Akamaru, et le fameux Te Kehika à
Mangareva. C’est là que le grand taura (prêtre), incarnation du dieu
Tu, récitait les textes sacrés afin de réveiller les arbres à pain L’apparition
des premiers fruits de l’arbre à pain coïncidait avec la célébration d’une fête
appelée uai-kai sur le marae Te Kehika au cours de laquelle
on invoquait le dieu Tu. La célébration de cette fête était décidée lorsque les
fruits de l’arbre à pain se formaient. Elle était destinée à obtenir du dieu
une abondante récolte. Cette fête, qui couvrait une période de festivités de
cinq jours, se déroulait généralement chaque année, lors de la première ou de
la deuxième récolte. La récolte la plus importante, dite mei-’apuku,
avait lieu en janvier, la récolte mei-puakaka’o en mars ou en avril,
et la récolte mei-tuavera, dite aussi tuonu, en juin. Parfois
cette fête était organisée que tous les deux ou trois ans. Tous les habitants
de l’archipel s’y préparaient deux ou trois mois à l’avance. Les mois de
septembre et d’octobre correspondaient à la période durant laquelle l’arbre à
pain se reposait. On mangeait alors des racines de ti (Cordyline
fructicosa).
Cordyline,
ti, Cordyline fructicosa.
Le mei-koporo correspondait à la récolte des derniers fruits de
l’arbre à pain qui mûrissent en octobre novembre. Le mei mettait deux
mois avant de parvenir à maturité et cette période était sacrée, tapu.
Le mois de novembre s’appelait Tahataha-a-tea : dans la conception
indigène mangarévienne, c’était le moment de la germination des arbres à
pain.
RONGO : DIEU DE LA NOURRITURE
Rongo était l’un des huit fils de Tangaroa. Comme Tu, il venait de la nuit, du
monde invisible, le Po. Il était associé au curcuma que les Mangaréviens
appelaient rega. L’arcen- ciel était l’une des manifestations de la
divinité. Il annonçait que Rongo descendait des nues, apparaissant sous la
forme de brume afin de féconder la végétation par ses pluies et de protéger la
nourriture. Le rega était placé sous la protection de Rongo par
l’entremise du taura, le prêtre qui l’incarnait. Le taura, appelé ici
taura rega, chargé de favoriser une plantation de rega,
devait faire abstinence et demeurer sur le marae Te Hau-o-te-Vehi
depuis le jour où l’on commençait la plantation jusqu’au moment où le
rega était récolté pour en extraire la fécule. Le rega était planté
par équipes dont les membres ne devaient pas être frappés d’un tapu, un
interdit quelconque qui aurait pu contrarier les dieux. Ce travail avait lieu
aussitôt après la récolte des fruits à pain, pendant qu’il en restait encore
assez sur les arbres pour alimenter les travailleurs qui oeuvraient à la
plantation. D’autres plantations, comme celle du mûrier à papier (Broussonetia
papyrifera),
Mûrier à
Papier, puri, Broussonetia papyrifera.
appelé puri, étaient sous la garde d’un autre prêtre, le
taura-vai-rega, et sous la protection du dieu Rongo. Si les plantes ne
donnaient pas suffisamment, les Mangaréviens mettaient cette carence sur le
compte d’une punition que Rongo leur infligeait parce que des voleurs avaient
dérobé la nourriture du prêtre ou les offrandes placées sur son marae.
Pour lever la punition, le propriétaire de la culture faisait alors une
offrande appelée kokoti-pito, que l’on peut traduire par « couper le
cordon ombilical », et la plantation repartait.
RAO : DIVINITÉ DU CURCUMA
Le dieu Rao était plus spécialement dédié au curcuma, le rega. Encore
appelé renga en langue vernaculaire, le curcuma est une plante sarclée
à fleur jaune et odoriférante très prisée par les Mangaréviens, et dont le
tubercule était apprécié pour ses multiples propriétés tinctoriales, culinaires
et médicinales. Utilisé comme aliment cuit ou comme condiment, son tubercule a
une odeur et une saveur qui rappellent celles du gingembre. On extrayait
également du tubercule un colorant variant du jaune canari au rouge, en passant
par toutes les tonalités intermédiaires comme l’orange. D’après les
missionnaires, les Mangaréviens utilisaient le pigment jaune pour colorer leur
corps et leurs vêtements confectionnés en mûrier à papier, durant les jours de
fêtes qu’ils qualifiaient de «débauche ». La plantation des racines du curcuma
commençait peu de temps après la récolte du fruit de l’arbre à pain. Une fois
que le travail était terminé, les prêtres se rassemblaient sur le
marae pour y planter des roseaux et des banderoles faites en écorce de
mûrier à papier, et récitaient des prières en l’honneur du dieu Rao. Dès que
les pousses sortaient du sol, ils les protégeaient des rats et du vent par des
feuilles d’hibiscus (Hibiscus tiliaceus).
Hibiscus,
purau, Hibiscus tiliaceus.
La récolte, qui avait lieu l’année suivante, était l’occasion d’accomplir de
nombreux rituels dont les étapes étaient marquées par des prières ou des chants
en l’honneur du dieu. Les missionnaires de la congrégation de Picpus
décrivaient Rao comme une «idole de l’impureté » dédiée au vice et à la
luxure. Cette interprétation permet de penser que cette divinité devait être
associée à la copulation et à la fertilité.
MATARIKI : LES PLÉIADES RYTHMENT LES SAISONS
Depuis 2006, le gouvernement de la Polynésie française a décidé de célébrer
Matari’i, fêtes marquant les deux principales périodes climatiques, selon les
anciens Polynésiens : Matari’i i raro, autour du 20 mai, qui consacrait
l’entrée dans la période plus sèche et plus fraîche de l’hiver austral ;
Matari’i i nia, autour du 20 novembre, où les Polynésiens fêtaient le retour
dans l’ère de l’abondance, la chaleur et les pluies donnant lieu à une éclosion
de vie et donc à une nourriture plus riche et plus variée. Ces cérémonies
coïncidaient avec le lever de la constellation des Pléiades à l’est, et avec le
coucher du soleil à l’ouest. À Mangareva, comme partout ailleurs dans l’aire
polynésienne, l’année (tau) se divise en deux saisons principales : la
saison chaude, appelée pureva, et la saison froide, appelée
pipiri. L’année, divisée aussi en treize mois lunaires, était marquée
par le mouvement de plusieurs étoiles qui, aux yeux des Mangaréviens,
revêtaient un caractère sacré (tapu atea). Parmi ces étoiles, la
tradition en a rapporté deux étroitement associées : la constellation des
Pléiades, nommées Matariki-tinitini, qui figurait l’élément masculin, et la
ceinture d’Orion, Tautoru, qui symbolisait l’élément féminin. En
Nouvelle-Zélande, certaines tribus se basaient sur l’apparition de Puanga qui
désigne Rigel en Orion et qui était synonyme d’abondance de nourriture. Dans le
calendrier lunaire mangarévien, ce sont donc les Pléiades qui divisaient
l’année en deux saisons. Elles faisaient leur apparition au mois de juin, nommé
pororo-mua, et disparaissaient au mois de décembre, appelé
pipiri. Néanmoins, si l’on se réfère aux observations du père Honoré
Laval, les anciens Mangaréviens dataient pipiri comme le mois du lever
des Pléiades et marquaient ainsi la nouvelle année au solstice d’hiver,
c’est-à-dire le 21 juin. Cette pratique existe encore chez les Maoris de
Nouvelle-Zélande et chez les habitants des îles Cook, qui commencent la
nouvelle année au mois de juin, et dont le jour varie selon que les tribus se
réfèrent à l’apparition des Pléiades ou à celle de la première pleine lune
après le solstice. Les Mangaréviens disposaient d’observatoires, tel celui de
Ati-tuiti-Ruga à Mangareva, appelés ‘akano’oga ra, pour déterminer le
jour précis des solstices d’été et d’hiver, et prévoir, selon le mouvement
apparent du soleil et le taux d’humidité de l’atmosphère, les périodes
d’abondance ou de disette, ainsi que les vents. Le mois de décembre, qui
correspond au solstice de l’été austral, était la période favorable pour
réaliser ces prédictions, et il est donc probable que la nouvelle année
commençait avec la nouvelle lune pipiri après le solstice d’hiver,
correspondant au 21 juin. En ce cas, il était nécessaire d’intercaler un mois
supplémentaire à chaque fois que le solstice d’hiver ne coïncidait pas avec le
douzième mois. L’observation des solstices permettait d’apporter les
corrections nécessaires au cycle annuel des mois lunaires. Aucune relation
formelle n’a été établie pour Mangareva entre la présentation des dieux et
l’apparition des constellations au moment des plantations et des récoltes.
Néanmoins, si l’on croise les informations mentionnées ici, ces relations en
découlent naturellement : les divinités étaient invoquées lors des
périodes de germination, de mise en terre, de fructification et de récolte qui
correspondaient forcément aux saisons de disette et d’abondance signalées par
le lever et le coucher des Pléiades, par le mouvement apparent du soleil
calculé à chaque solstice et par les phases lunaires. Ainsi, en
Nouvelle-Zélande, lors de l’apparition des Pléiades, appelées aussi
matariki, les Maoris continuent à faire des offrandes aux dieux de la
terre comme Rongo afin de garantir de bonnes récoltes pour les saisons à venir.
Les divinités mangaréviennes, comme partout dans l’aire polynésienne, avaient
donc sans doute une double fonction magico-religieuse et de représentation du
système traditionnel de compréhension des interactions entre le cosmos et la
nature.
Jean-Marc Pambrun, Des dieux, des plantes et des constellations,
Mangareva, Musée du quai Branly/Somogy Editions d'Art, Paris, 2009, pp.
71-77.200
Bibliographie
BUCK P., « Ethnology of Mangareva », Bernice P. Bishop Museum
Bulletin, no 157, Hawaii, Honolulu, 1938.
HUGUENIN B., « La végétation des îles Gambier. Relevé botanique des
espèces introduites », extrait des ''Cahiers du Pacifique'', no 18, t. II,
septembre 1974.
LAVAL, H., ''Mangareva, l’histoire ancienne d’un peuple polynésien'',
Belgique,Maison des pères de Picpus/Paris, Librairie orientaliste Paul
Geuthner, 1938.
LAVAL, H., ''Mémoires pour servir à l’histoire de Mangareva'', Publications de
la Société des océanistes, no 15, Paris,musée de l’Homme, 1968.
ORLIAC C., « Le dieu Rao de Mangareva et le Curcuma longa », in ''Journal
de la Société des océanistes'', vol. 114-115, Paris,Musée de l’Homme, 2002, p.
201-207.
SUGGS R.C., « Le calendrier lunaire marquisien », ''Bulletin de la Société
des études océaniennes'' , no 273-274, Papeete, 1997, p. 105-121.
Commentaires
L'article est très intéressant et instructif! Je pense que si l'une de ces plantes poussent à la maison?