TU : DIEU DE L’ARBRE À PAIN
Fils aîné de Tangaroa et Haumea, Tu a la particularité d’avoir quatre pieds. Appelé aussi Mainaranghi et surnommé Horo- Kava, il fut le premier dieu dédié au pourvoi de la nourriture, et notamment de l’arbre à pain, appelé mei (Artocarpus altilis).

Artocarpus altilisArbre à pain, mei, Artocarpus altilis

L’un et l’autre auraient été introduits aux Gambier par le guerrier Tupa, à qui l’on attribue la construction, sur différentes îles, d’importants d’édifices religieux, les marae, érigés à la gloire de Tu. Hormis l’arbre à pain, on lui doit aussi l’introduction du koueriki (Terminalia),

TerminalisBadamier, koueriki, Terminalia glabrata.

arbre sacré planté autour des marae, du cocotier (ere’i, ''Cocos nucifera'') et d’autres espèces d’arbres. Tupa venait de Hiva, ancien nom présumé des Marquises. Il débarqua sur l’atoll de Temoe, y construisit un marae, mais, ne trouvant pas de nourriture, il reprit la mer. Il navigua jusqu’à Mangareva et y aborda par la passe qui porte son nom, Te-Ava-nuio- Tupa. Il accosta aussi sur l’îlot Te Kava où il bâtit un marae dédié à son dieu Tu, qui porta le nom de Te Kava-maru. Il en érigea de nombreux autres, dont Marae-rua à Akamaru, et le fameux Te Kehika à Mangareva. C’est là que le grand taura (prêtre), incarnation du dieu Tu, récitait les textes sacrés afin de réveiller les arbres à pain L’apparition des premiers fruits de l’arbre à pain coïncidait avec la célébration d’une fête appelée uai-kai sur le marae Te Kehika au cours de laquelle on invoquait le dieu Tu. La célébration de cette fête était décidée lorsque les fruits de l’arbre à pain se formaient. Elle était destinée à obtenir du dieu une abondante récolte. Cette fête, qui couvrait une période de festivités de cinq jours, se déroulait généralement chaque année, lors de la première ou de la deuxième récolte. La récolte la plus importante, dite mei-’apuku, avait lieu en janvier, la récolte mei-puakaka’o en mars ou en avril, et la récolte mei-tuavera, dite aussi tuonu, en juin. Parfois cette fête était organisée que tous les deux ou trois ans. Tous les habitants de l’archipel s’y préparaient deux ou trois mois à l’avance. Les mois de septembre et d’octobre correspondaient à la période durant laquelle l’arbre à pain se reposait. On mangeait alors des racines de ti (Cordyline fructicosa).

CordylineCordyline, ti, Cordyline fructicosa.

Le mei-koporo correspondait à la récolte des derniers fruits de l’arbre à pain qui mûrissent en octobre novembre. Le mei mettait deux mois avant de parvenir à maturité et cette période était sacrée, tapu. Le mois de novembre s’appelait Tahataha-a-tea : dans la conception indigène mangarévienne, c’était le moment de la germination des arbres à pain.

RONGO : DIEU DE LA NOURRITURE
Rongo était l’un des huit fils de Tangaroa. Comme Tu, il venait de la nuit, du monde invisible, le Po. Il était associé au curcuma que les Mangaréviens appelaient rega. L’arcen- ciel était l’une des manifestations de la divinité. Il annonçait que Rongo descendait des nues, apparaissant sous la forme de brume afin de féconder la végétation par ses pluies et de protéger la nourriture. Le rega était placé sous la protection de Rongo par l’entremise du taura, le prêtre qui l’incarnait. Le taura, appelé ici taura rega, chargé de favoriser une plantation de rega, devait faire abstinence et demeurer sur le marae Te Hau-o-te-Vehi depuis le jour où l’on commençait la plantation jusqu’au moment où le rega était récolté pour en extraire la fécule. Le rega était planté par équipes dont les membres ne devaient pas être frappés d’un tapu, un interdit quelconque qui aurait pu contrarier les dieux. Ce travail avait lieu aussitôt après la récolte des fruits à pain, pendant qu’il en restait encore assez sur les arbres pour alimenter les travailleurs qui oeuvraient à la plantation. D’autres plantations, comme celle du mûrier à papier (Broussonetia papyrifera),

BroussonetiaMûrier à Papier, puri, Broussonetia papyrifera.

appelé puri, étaient sous la garde d’un autre prêtre, le taura-vai-rega, et sous la protection du dieu Rongo. Si les plantes ne donnaient pas suffisamment, les Mangaréviens mettaient cette carence sur le compte d’une punition que Rongo leur infligeait parce que des voleurs avaient dérobé la nourriture du prêtre ou les offrandes placées sur son marae. Pour lever la punition, le propriétaire de la culture faisait alors une offrande appelée kokoti-pito, que l’on peut traduire par « couper le cordon ombilical », et la plantation repartait.

RAO : DIVINITÉ DU CURCUMA
Le dieu Rao était plus spécialement dédié au curcuma, le rega. Encore appelé renga en langue vernaculaire, le curcuma est une plante sarclée à fleur jaune et odoriférante très prisée par les Mangaréviens, et dont le tubercule était apprécié pour ses multiples propriétés tinctoriales, culinaires et médicinales. Utilisé comme aliment cuit ou comme condiment, son tubercule a une odeur et une saveur qui rappellent celles du gingembre. On extrayait également du tubercule un colorant variant du jaune canari au rouge, en passant par toutes les tonalités intermédiaires comme l’orange. D’après les missionnaires, les Mangaréviens utilisaient le pigment jaune pour colorer leur corps et leurs vêtements confectionnés en mûrier à papier, durant les jours de fêtes qu’ils qualifiaient de «débauche ». La plantation des racines du curcuma commençait peu de temps après la récolte du fruit de l’arbre à pain. Une fois que le travail était terminé, les prêtres se rassemblaient sur le marae pour y planter des roseaux et des banderoles faites en écorce de mûrier à papier, et récitaient des prières en l’honneur du dieu Rao. Dès que les pousses sortaient du sol, ils les protégeaient des rats et du vent par des feuilles d’hibiscus (Hibiscus tiliaceus).

HibiscusHibiscus, purau, Hibiscus tiliaceus.

La récolte, qui avait lieu l’année suivante, était l’occasion d’accomplir de nombreux rituels dont les étapes étaient marquées par des prières ou des chants en l’honneur du dieu. Les missionnaires de la congrégation de Picpus décrivaient Rao comme une «idole de l’impureté » dédiée au vice et à la luxure. Cette interprétation permet de penser que cette divinité devait être associée à la copulation et à la fertilité.

MATARIKI : LES PLÉIADES RYTHMENT LES SAISONS
Depuis 2006, le gouvernement de la Polynésie française a décidé de célébrer Matari’i, fêtes marquant les deux principales périodes climatiques, selon les anciens Polynésiens : Matari’i i raro, autour du 20 mai, qui consacrait l’entrée dans la période plus sèche et plus fraîche de l’hiver austral ; Matari’i i nia, autour du 20 novembre, où les Polynésiens fêtaient le retour dans l’ère de l’abondance, la chaleur et les pluies donnant lieu à une éclosion de vie et donc à une nourriture plus riche et plus variée. Ces cérémonies coïncidaient avec le lever de la constellation des Pléiades à l’est, et avec le coucher du soleil à l’ouest. À Mangareva, comme partout ailleurs dans l’aire polynésienne, l’année (tau) se divise en deux saisons principales : la saison chaude, appelée pureva, et la saison froide, appelée pipiri. L’année, divisée aussi en treize mois lunaires, était marquée par le mouvement de plusieurs étoiles qui, aux yeux des Mangaréviens, revêtaient un caractère sacré (tapu atea). Parmi ces étoiles, la tradition en a rapporté deux étroitement associées : la constellation des Pléiades, nommées Matariki-tinitini, qui figurait l’élément masculin, et la ceinture d’Orion, Tautoru, qui symbolisait l’élément féminin. En Nouvelle-Zélande, certaines tribus se basaient sur l’apparition de Puanga qui désigne Rigel en Orion et qui était synonyme d’abondance de nourriture. Dans le calendrier lunaire mangarévien, ce sont donc les Pléiades qui divisaient l’année en deux saisons. Elles faisaient leur apparition au mois de juin, nommé pororo-mua, et disparaissaient au mois de décembre, appelé pipiri. Néanmoins, si l’on se réfère aux observations du père Honoré Laval, les anciens Mangaréviens dataient pipiri comme le mois du lever des Pléiades et marquaient ainsi la nouvelle année au solstice d’hiver, c’est-à-dire le 21 juin. Cette pratique existe encore chez les Maoris de Nouvelle-Zélande et chez les habitants des îles Cook, qui commencent la nouvelle année au mois de juin, et dont le jour varie selon que les tribus se réfèrent à l’apparition des Pléiades ou à celle de la première pleine lune après le solstice. Les Mangaréviens disposaient d’observatoires, tel celui de Ati-tuiti-Ruga à Mangareva, appelés ‘akano’oga ra, pour déterminer le jour précis des solstices d’été et d’hiver, et prévoir, selon le mouvement apparent du soleil et le taux d’humidité de l’atmosphère, les périodes d’abondance ou de disette, ainsi que les vents. Le mois de décembre, qui correspond au solstice de l’été austral, était la période favorable pour réaliser ces prédictions, et il est donc probable que la nouvelle année commençait avec la nouvelle lune pipiri après le solstice d’hiver, correspondant au 21 juin. En ce cas, il était nécessaire d’intercaler un mois supplémentaire à chaque fois que le solstice d’hiver ne coïncidait pas avec le douzième mois. L’observation des solstices permettait d’apporter les corrections nécessaires au cycle annuel des mois lunaires. Aucune relation formelle n’a été établie pour Mangareva entre la présentation des dieux et l’apparition des constellations au moment des plantations et des récoltes. Néanmoins, si l’on croise les informations mentionnées ici, ces relations en découlent naturellement : les divinités étaient invoquées lors des périodes de germination, de mise en terre, de fructification et de récolte qui correspondaient forcément aux saisons de disette et d’abondance signalées par le lever et le coucher des Pléiades, par le mouvement apparent du soleil calculé à chaque solstice et par les phases lunaires. Ainsi, en Nouvelle-Zélande, lors de l’apparition des Pléiades, appelées aussi matariki, les Maoris continuent à faire des offrandes aux dieux de la terre comme Rongo afin de garantir de bonnes récoltes pour les saisons à venir. Les divinités mangaréviennes, comme partout dans l’aire polynésienne, avaient donc sans doute une double fonction magico-religieuse et de représentation du système traditionnel de compréhension des interactions entre le cosmos et la nature.

Jean-Marc Pambrun, Des dieux, des plantes et des constellations, Mangareva, Musée du quai Branly/Somogy Editions d'Art, Paris, 2009, pp. 71-77.200


Bibliographie

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