MYTHES ET REALITES DE LA LITTERATURE POLYNESIENNE
Par Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun le vendredi 26 septembre 2008, 16:41 - Articles culturels - Lien permanent
Ce texte a été donné le 12 septembre 2008 lors de l'atelier universitaire
intitulé "Réception des œuvres et regards vers le futur" organisé dans le cadre
du Carrefour international des littératures autochtones francophones qui s'est
déroulé du 9 au 14 septembre 2008 à Wendake (Québec). Ce carrefour a été
l'occasion aussi pour moi et d'autres auteurs venus de Polynésie, de Kanaky, du
Maroc et du Canada bien sûr de dire quelques textes au cours de soirées de
lectures magiques et merveilleuses. A découvrir sur le site de youtube :
Extrait
CILAF. 
MYTHES ET REALITES DE LA LITTERATURE POLYNESIENNE
''Pour ne pas dire "littérature de la Polynésie" Mais pour parler de
"littérature autochtone"
En attendant de pouvoir dire "littérature ma’ohi"''
« N'hésite pas à déclarer que ceux qui ne partagent pas les opinions des autres, mais annoncent qu'ils feront tout pour qu'elles puissent être exprimées, le fassent immédiatement ou alors se taisent à jamais. La liberté d'opinion n'a que faire d'éclopés de la pensée, et la liberté tout court ne peut souffrir de conscience borgne.(1)»
Alors que sur la terre de la tribu maori des Tainui dans le nord de la
Nouvelle-Zélande, je pêchais encore une fois à la lueur vacillante des
flambeaux de l’histoire oubliée des migrations de mes ancêtres, Maurizio Gatti
m’a fait cette proposition inattendue de prendre la parole devant vous pour
dire ma pensée sur la réception des œuvres de la littérature polynésienne. J’ai
accepté cette invitation comme un hommage rendu à votre accueil, mais sans
réfléchir une seule seconde à la difficulté du sujet. Car que peut dire
l’écrivain de manière objective sur la réception de la littérature de son pays
quand sa seule préoccupation reste celle d’écrire et non celle de ce que le
public en pense pour préserver sa liberté de création ? Je n’ai pas
remonté ma ligne de fond tout de suite. Je l’ai laissé errer quelque temps sur
les hauts-fonds de notre mémoire pour prendre le temps de la réflexion, et je
suis parvenu à ceci :
Durant un millénaire, peut-être deux, la terre ma’ohi s’est nourrie
de la multitude de noms que nos ancêtres ont déversé dans ses entrailles,
répandu en autant de toponymes fondateurs sur son ventre, pour y fixer la
mémoire de leurs origines et de leur passage. Chaque nom donné à tout ce qui y
pousse, rampe, court, nage ou vole évoque l’histoire des hommes qui les ont
portés, chantés, dansés, gravés dans la pierre, tatoués sur leur peau, inscrits
dans leurs généalogies, plantés sur leur langue. La terre fut pendant des
générations le grand livre parlé de la civilisation ma’ohi et de son
histoire. Il suffisait de l’ouvrir à chaque arbuste, à chaque pierre, à chaque
vallée, à chaque source, à chaque rivière, à chaque chenal, à chaque récif, à
chaque passe, à chaque île pour entendre et voir ainsi se dérouler l’histoire
de nos nations, nos croyances et nos usages, les coutumes et les rituels
associés au moindre événement de notre vie sociale, politique et religieuse. La
terre et tout ce qu’elle contient étaient sacrés et animés par une foule
d’esprits qui étaient les véritables détenteurs du mana.
Et puis un jour, le livre de la terre s’est refermé et les dieux se sont
envolés pour céder la place à la Bible apportée par ceux dont un grand prêtre
de l’île de Ra’iatea du nom de Vaita avait pourtant prophétisé l’arrivée :
« Les glorieux enfants du tronc (...) appela-t-il ainsi les
Européens. Ils seront d’aspect différent de nous et pourtant ce sont nos
semblables, (...) ils prendront nos terres. Ce sera la fin de nos coutumes
actuelles et les oiseaux sacrés de la mer et de la terre viendront se
lamenter (...) sur l’arbre sacré à présent décapité. La parole
traditionnelle s’est donc tue pour mieux entendre la lecture des versets et des
sermons, les avaleurs d’incantations anciennes ont appris à dire les nouvelles
oraisons funèbres. L’oralité s’est agenouillée devant l’écriture. Mais avant
que les esprits ne s’endorment et que la terre ne parte s’ensommeiller avec les
parlers de nos ancêtres, quelques-uns d’entre eux, parmi les plus instruits,
ont accepté une dernière fois d’autoriser les nouveaux maîtres de la parole à
coucher sur le papier une partie de leurs savoirs. Il en est resté des ouvrages
aussi célèbres que le Tahiti aux temps anciens de Teuira Henry(2), ou
Les mémoires de la dernière de Tahiti Marau Ta’aroa qui font partie
des premières transcriptions des récits autochtones polynésiens et qui avec le
temps sont devenus une des références incontournables de la culture et de la
pensée ma'ohi, que leur lecteurs soient Ma'ohi ou non, universitaires
ou profanes. D’autres écrits, les puta tupuna ou les livres des
ancêtres ont permis à nos grands parents de relater mythes et généalogies,
histoires du temps des missionnaires et de la colonisation, mais ont disparu
pour la plupart avec leurs auteurs.
Ce sont ces écrits, recueillis en un temps où tout était menacé de
disparaître, voire promis à l’extinction, qui marquent la naissance de la
littérature écrite autochtone contemporaine, qui vont en inspirer tous les
genres et fonder les tenants et les aboutissants de la problématique de la
réception des œuvres polynésiennes par le public et les éditeurs. Durant
plusieurs décennies, ces recueils de récits anciens serviront de livres de
chevet aux Polynésiens les plus éclairés, d’objet inépuisable de sujets de
recherches universitaires et de sources d’inspiration pour les romanciers
français et étrangers. Deux catégories de lettrés occidentaux qui vont
notamment compliquer singulièrement la nouvelle tâche à laquelle allaient
malgré tout bientôt s’atteler les écrivains polynésiens d'origine
ma'ohi : rentrer à pieds joints dans le monde de l’écriture et
surtout, grâce à elle, reprendre une parole trop longtemps confisquée par le
discours de la société dominante, cette fée édentée, ventriloque
d'arrogance de voir les Polynésiens si dépossédés et désenchantés dont
nous parle, un intellectuel polynésien, Aimeho dans sa préface à l’un de mes
premiers ouvrages, la légende du scolopendre de la mer sacrée(3).
Mais avant d’y parvenir, il fallait bien sûr laisser le temps à l’écriture
en langue française, à défaut d’être domestiquée, d’être au moins apprivoisée
par les Ma'ohi – ce dont l’école française républicaine s’est chargée avec
talent –, mais aussi et surtout d’arriver à digérer le contenu ou sinon
l’esprit des dizaines de publications française et étrangères qui venaient
remplir chaque année les étales de nos libraires et les rayons de nos
bibliothèques pour parler de nous, mais ni par nous ni pour nous. Turo Raapoto,
Henri Hiro, Flora Devatine, Charles Manu-Tahi, Hubert Brémond et moi-même
commencerons à faire entendre nos voix à travers un foisonnement
d’interventions offertes à la presse écrite, radiophonique et télévisée et
d’articles publiés dans des revues savantes, des actes de recherche et autres
comptes-rendus. Car, jusqu’au début des années quatre-vingt, il n’existait pas
de maison d’édition en Polynésie ouverte sur les premiers écrits autochtones.
Et les pionniers de cette littérature désireux de ne pas se contenter des pages
volantes en papier journal ou des ondes audiovisuelles éphémères n’eurent
souvent pas d’autre choix que d’éditer en tirage limité à compte d’auteur ou,
pour les plus chanceux, de trouver une maison extérieure déjà sensibilisée aux
perceptions et sensibilités autochtones. Ainsi en 1978, Turo Raapoto, que l’on
peut considérer comme le chef de file de la littérature colonisée et de la
théologie culturaliste, publiera, parmi ses nombreux recueils en langue
tahitienne, son premier et l’un de ses rares articles en français intitulé
« Ma'ohi » dans le Journal des missions évangéliques(4). La
même année, les éditions caraïbéennes publieront mon premier essai, Tahiti,
un mythe qui dure(5). Charles Manu-Tahi éditera lui-même son premier
recueil poétique en 1979(6) qui sera suivi de plusieurs autres, et Henri Hiro,
considéré comme le premier grand poète et dramaturge tahitien fera traduire en
français et en anglais ses premiers poèmes dans la revue Mana, a South
Pacific Journal of language and literature publiée par la South pacific
creative arts association basée aux îles Fiji(7). En 1980, Flora Devatine
éditera à compte d’auteur son premier ouvrage intitulé Vaitiare,
Humeurs(8). Enfin en 1982, Hubert Brémond, présentera ses poèmes, aux
côtés de Henri Hiro et de Charles Manutahi, dans un numéro spécial de la revue
Mana consacré à la poésie tahitienne(9).
C’est à partir de cette période qu’il faudrait pouvoir mesurer l’impact de
notre littérature auprès des lecteurs de Polynésie française et d’ailleurs.
Mais je crains qu’une telle entreprise ne soit en partie hasardeuse. D’une part
parce qu’en l’absence de statistiques pertinentes, il me semble difficile
d’avancer des conclusions incontestables. Il faudrait pour cela faire quelque
sondage auprès des lecteurs potentiels et de contacter auteurs, éditeurs,
libraires et diffuseurs pour s’en faire une idée pouvant s’approcher de la
réalité du panel que recouvre le lectorat polynésien, autochtone ou allochtone,
et français. Vu le temps imparti pour préparer cette intervention, cette tâche
m’a donc semblé longue et ardue. Et j’ai donc choisi d’apprécier cette
réception en offrant un tableau diachronique à peu près cohérent de l’évolution
de la littérature autochtone à travers la production littéraire et la réception
de celle-là par les écrivains eux-mêmes. En effet, comme le notera Daniel
Margueron, auteur d’une anthologie intitulée Tahiti dans toute sa
littérature, d’emblée les écrivains vont privilégier le roman, la poésie,
l'essai historiques. Ils « ne rejettent pas, écrit-il, tous
l'héritage littéraire européen, mais ce dernier demeure néanmoins l'expression
d'une parole étrangère à laquelle on ne peut pas vraiment s'identifier. Les
thèmes sont ceux de l'influence de la modernité sur les mentalités (...),
la recherche identitaire, l'attachement à la terre (le fenua), ainsi qu'une
relecture de l'histoire dont la seule version était jusqu'alors
coloniale.»(10) Car s’il est vrai que la réception d’une œuvre dépend bien
entendu de l’attente du public, mais aussi et avant tout de l’intention de
l’auteur, en Polynésie française la préoccupation essentielle des pionniers de
la littérature contemporaine autochtone était, hormis de répondre à leur propre
attente et à celle de tout ceux qu’ils devinaient sensibles à leur approche,
non pas de s’interroger sur la manière dont seraient reçus leurs écrits, mais
d’écrire et d’appeler leurs contemporains à écrire.
En 1990, aguerri déjà par quinze années d’écriture de nombreux poèmes et
pièces de théâtre à succès en langue tahitienne, et convaincu par ailleurs de
la portée de ses écrits auprès du public polynésien, Henri Hiro déclarait un
mois avant sa mort : « Il faut que le Polynésien se mette à
écrire. Que ce soit en ma'ohi, français, anglais, peu importe. L'important
c'est qu'il s'exprime. Qu'il le fasse ! (...) L'important c'est qu'il
prenne la parole par l'écriture. »(11) Un appel vibrant entendu par
plusieurs écrivains autochtones qui l’avait certainement déjà inscrit dans leur
propre démarche. Notamment par Ra’i Chaze qui publiera en 1990 Vai la
rivière au ciel sans nuages(12) et Chantal Spitz qui écrira en 1991 dans
le premier roman polynésien contemporain, L’île des rêves
écrasés : « Tu dois publier ton histoire. Peu importe les
critiques et tu en auras, n'en doute pas. Le rêve transis d'oralité se meurt
faute de mémoire et nous devons lui redonner vie par l'écriture. D'autres après
toi écriront une parcelle du rêve qui finira par devenir réalité. »(13)
Cette même année, en hommage rendu à cet homme d’exception qui sera un pionnier
en bien des domaines, ses poèmes furent rassemblés et publiés par une petite
maison d’édition militante sous le titre de Henri Hiro(14). Cette
intention de voir un plus grand nombre s’atteler à l’écriture du contre
discours dominant, pour ne pas dire ce projet, découlait d’un constat déjà fait
par nombre de Ma'ohi, mais formulé clairement par Turo Raapoto en 1988, qui
écrira en tahitien : « Voilà un autre problème que le Ma'ohi
rencontre aujourd'hui : nombreux sont les gens qui veulent prendre la
parole en son nom. On a enlevé les mots de la bouche du Ma'ohi. Aujourd'hui il
est muet. (...) Comme on nous a appris à nous taire, nous n'entendons
plus nos paroles que par la bouche des interprètes. »(15) Louise Peltzer
signera deux ans plus tard un recueil de poèmes rédigé aussi en tahitien dans
lequel elle interpellera violemment ces fameux interprètes par ces
vers« En effet, ces gens qui ont travaillé pour nous détruire/Les
voilà qui reviennent en force pour nous éduquer/Qu'est ce que le peuple va
faire de ces usages ?/Je n'entends que des bruits confus, sa bouche est sans
doute bien pleine ?/Ai-je vécu aussi longtemps pour voir cette honte ?/Pour
regarder mourir l'essence qui m'a donné la vie ? »(16) D’autres
ouvrages édités à compte d’auteur ou non suivront l’embardée provoquée par
Chantal Spitz : Charles Manu-Tahi avec Le mystère de l’univers ma’ohi
en 1992 (17), Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun avec L’allégorie de la
natte en 1993(18) et Le Sale petit prince en 1994(19) , Louise
Peltzer avec Lettre à Poutaveri(20) et Hymnes à mon île(21)
en1995, et enfin un Polynésien issu de la communauté chinoise de Tahiti, Jimmy
Ly avec Bonbon soeurette et pai coco en1996 (22).
Cette question du comment écrire et dans quelle langue écrire restera
longtemps subsidiaire. En 1997, Flora Devatine dira ceci : « ...
dans la perspective du passage à l'écrit, il est primordial que le Polynésien
ne se laisse pas arrêter par des questions de savoir “Comment écrire...”, “Dans
quelle langue écrire”, ni s'y bloquer lui-même ! »(23). Une
recommandation nécessaire pour encourager le plus grand nombre à rejoindre le
camp des nouveaux poètes, conteurs, dramaturges, romanciers et autres
libérateurs de la parole autochtone, mais qui explique en partie les
difficultés rencontrées par les auteurs pour se faire éditer. En effet, jusqu’à
la fin des années quatre-vingt dix, d’une part la grande majorité des auteurs
autochtones continueront d’éditer à compte d’auteur ou sous une enseigne
éditoriale créée pour la circonstance, d’autre part les premières maisons
d’édition ne seront pas intellectuellement et commercialement en mesure de se
mettre à la portée des auteurs qui n'ont ni le temps, ni la capacité ou le
désir de se conformer aux canons d’une écriture académique, ou qui préfèrent
résolument écrire dans leur langue maternelle, tahitienne notamment. Certains
éditeurs évoqueront plusieurs raisons pour signifier leur refus poli de publier
ou tout au moins leur hésitation à le faire comme le rapporte Daniel
Margueron : « à Tahiti : la diffusion est restreinte, la
critique littéraire difficile à assumer dans le microcosme insulaire (...)
en France : la difficulté éditoriale est grande, il faut que les
productions aient une qualité narrative, que la période historique soit
porteuse afin que la littérature polynésienne puisse s’y épanouir. »(24)
Mais toutes ces appréciations renvoient aussi à deux raisons plus ou moins
subjectives, mais toujours occultées : en premier lieu une auto censure –
et non pas une censure comme je l’ai avancé dans un autre texte – pratiquée à
tous les niveaux de la publication. Une auto censure qui pour se faire oublier
a placé la barre de la publication très haut, ou en tout cas à la hauteur des
œuvres écrites par des Français résidants de façon durable ou non en Polynésie.
Et en second lieu en fonction d’un paramètre par trop évident, mais souvent
oublié : la littérature "de Polynésie" est née et s’est développée sur le
mythe du paradis terrestre que la terre ma’ohi a suscité dans la
pensée européenne.
Jusque dans les années soixante, une dizaine de milliers d’ouvrages traitant
des îles polynésiennes, tous genres confondus, avait déjà été recensée. En
raison de sa très forte attractivité pour l’exotisme et du retentissement dans
l’imaginaire occidental que provoquaient la simple évocation des noms de
Tahiti, Bora Bora, Gauguin, la Polynésie française a toujours été une
destination, littéraire tout au moins, très vendeuse. Il peut paraître
extraordinaire dans ces conditions que les éditeurs de Polynésie ne se soient
pas bousculés pour éditer les auteurs autochtones. Je pense que ce sont
justement ces mêmes conditions qui les ont poussés à ne pas le faire. En effet,
le fonds de commerce des auteurs français et anglo-saxons et donc des éditeurs
français et étrangers, comme des dealers de voyages touristiques a été
constamment alimenté par les mythes classiques associés à la réputation de
l’île de Tahiti depuis sa découverte au Siècle des Lumières européen : le
mythe du Bon Sauvage, de la Nouvelle-Cythère développé par le philosophe
Diderot à la suite du voyage dans les mers du sud du capitaine français
Louis-Antoine de Bougainville. Un mythe soigneusement entretenu jusqu’à la fin
du XXe siècle et sérieusement contesté par les auteurs autochtones qui
entreprirent dès les années soixante-dix d’en éclairer la face cachée, à savoir
l’amnésie collective dans laquelle était plongée la population autochtone après
deux siècles d’assimilation politique, culturelle et religieuse. Il faudra
néanmoins 25 ans pour que les éditeurs, sans pour autant jeter à la poubelle de
l’histoire les romans de plage, les cartes postales inondées de soleil et
tapissées de peaux de vahine bien huilées, décident de modifier leur perception
des œuvres littéraires autochtones et se dire que dans un avenir plus ou moins
proche, il se pourrait fort bien que des maisons d’édition concurrentes ou de
grands éditeurs français ou étrangers leur ravissent cette nouvelle poule aux
œufs d’or.
C’est à partir de l’année 1997, six ans après la publication du premier
roman de Chantal Spitz, que l’on constate un redémarrage de la littérature
autochtone, même si elle ne constitue qu’une maigre proportion de la production
littéraire locale. Un seul titre verra le jour cette année-là publié à compte
d’auteur : Hakka en Polynésie de Jimmy Ly (25). L’année 1998
restera marquée, par l'ouvrage de Flora Devatine, Tergiversations et
Rêveries de l'Ecriture Orale, te Pahu a Hono'ura(26) paru chez un éditeur
de la place, mais aussi comme chaque année par une production à compte d’auteur
encore importante : Charles Manu-Tahi, livrera son sixième ouvrage sur
L'Histoire secrète de la vallée profonde de Papenoo, île de
Tahiti (27) et Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun publiera une légende du
temps présent, La Fondation du marae ou la légende du scolopendre de la Mer
sacrée(28). Et même si Mohammed Aït-Aarab, professeur de lettres à
l’université de Polynésie française se réjouira de voir les éditeurs
privilégier, dit-il « une approche de plus en plus professionnelle de
l'édition »(29), tous les écrivains autochtones ne bénéficieront pas tout
de suite de ce professionnalisme. Mis à part, en 1999 où une maison d’édition
présentera le seul titre autochtone publié cette année-là, Rurutu mémoires
d’avenir d’une île australe, un ouvrage signé Taaria Pare Walker(30). En
2000, sur cinq titres littéraires, trois seront l'oeuvre d'autochtones, mais
aucun d'eux ne sera publié par les éditeurs de la place : Voici le
temps de la poésie de Josette Tumahai, Toriri de Ra’i Chaze et
E a tau a hiti noa atu, une œuvre poétique en tahitien de Isidore
Hiro, publiée par la Maison de la culture. Amour-propre déplacé ou défiance
mutuelle entre des auteurs et des éditeurs qui hésitent à publier des écrits
qui risqueraient d'agiter trop les esprits ou de ne pas pouvoir conquérir le
public francophone et notamment national ? Une chose est sûre pour les uns
comme pour les autres: la conquête du marché local reste des plus hasardeuses.
Éditeurs et auteurs savent pertinemment que le lectorat tahitien, et encore
moins celui des autres archipels, n'a pas encore pris l'habitude de fréquenter
les librairies et préfère procéder à une lecture collective des oeuvres de ses
contemporains en pratiquant le photocopillage ou en faisant circuler un ouvrage
de main en main à défaut de vouloir ou pouvoir l'acheter.
Et pourtant, c’est durant ces années charnières encore un peu grippées que
l’aube de la littérature commencera véritablement à poindre en Polynésie
française, même si cette qualification ne correspond pas tout à fait à la
réalité, compte tenu de tout ce que j’ai dit précédemment. Mais qu’importe, il
s’agit là d’un autre débat. Le facteur déclenchant de cette aurore littéraire
se produit en 1999 quand, pour la première fois, les auteurs autochtones
participent au premier salon du livre insulaire d'Ouessant et où Taaria Pare
Walker se voit décerner le prix spécial du jury pour ses Mémoires d'avenir
d'une île australe. Un résultat qui fera à dire à Louise Peltzer, devenue
depuis 1998 ministre de la culture : « l'écriture, on y vient, en
voici la preuve... »(31) Une preuve qui se verra confirmée quelques mois
plus tard, puisque Patrick Amaru se verra remettre en novembre 2000 le prix
nouvellement créé du président de la Polynésie française pour son ouvrage en
tahitien Te Oho(32). Ce développement de la littérature autochtone ne
s’arrêtera pas là, puisqu’en 2002 deux évènements lui permettront au contraire
de réaliser le rêve formé par les pionniers des années soixante-dix. La
naissance de la revue Littérama’ohi – Ramées de littérature
polynésienne fondée par un groupe d’écrivains composé de Patrick Amaru,
Michou Chaze, Flora Devatine, Danièle Helme, Marie Claude Landgraf, Jimmy Ly et
Chantal Spitz. Une revue qui en est aujourd’hui à son 14eme numéro et qui
accueilli près de 250 textes rédigés par des auteurs confirmés ou qui le sont
devenus le temps d’une saison. Le deuxième événement qui permettra de donner au
public un accès au livre plus aisé sera la tenue du premier salon de Papeete
« Lire en Polynésie » mis en place à l’initiative des éditeurs de
Polynésie réunis au sein de l’Association des éditeurs de Tahiti et des Îles et
qui en sera cette année à sa 7ème édition. Ce salon remportera un tel succès
auprès du public, quoique modeste à l’échelle de la Polynésie et de ses 280 000
habitants, que les éditeurs autant que les auteurs comprendront rapidement que
pour à la fois encourager l’écriture et la lecture, il fallait aller à la
rencontre de la population, notamment celle des autres îles et des communes
éloignées. En 2006, sera donc organisé le premier salon annuel « Lire sous
le vent » dans l’île de Ra’iatea, puis à Bora Bora en 2007 et à Mo’orea en
2008.
Ces innovations vont fortement dynamiser la création littéraire et du même
coup l’édition et les ventes. Entre 2002 et 2008, de nouveaux auteurs sortiront
leurs premiers romans : Célestine Hitiura Vaite, romancière tahitienne de
langue anglaise et véritable phénomène international qui publiera trois romans
traduits de l’anglais entre 2006 et 2008 : L’arbre à pain,
Frangipanier et Tiare(33); Titaua Peu avec Mutismes (34)
qui sera réédité à deux reprises en 2003, Stéphanie Ariirau Richard avec deux
romans : Je reviendrai à Tahiti (35) et Matamimi (36) en
2005 et 2006, Marie-claude Tiessier-Landgraf avec Hutu Painu, Tahiti,
racines et déchirements en 2004 (37) et Atea roa - Voyages
inattendus en 2006 (38), Moetai Brotherson avec Le roi absent en
2007 (39) et Tavae a Raioaoa avec Te moana taui rai en 2007
(40). Leurs aînés poursuivront sur leur lancée comme Jimmy Ly qui publiera son
troisième ouvrage Adieu l'étang aux chevrettes en 2003 (41) ;
Chantal Spitz qui fera rééditer l’île aux rêves écrasés et publiera
deux nouveaux ouvrages Hombo, transcription d'une biographie en 2002
(42), et Pensées insolentes et inutiles en 2006 (43); Ra’i Chaze un
nouveau recueil intitulé I te ra’i ra (44) en 2005 : Charles
Manu-Tahi éditera à compte d'auteur la même année une Histoire des sites et
des ancêtres de l'île de Moorea (45); et Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun
qui publiera sept ouvrages entre 2002 et 2008, dont Les parfums du
silence qui obtiendra le premier prix fiction au salon insulaire du livre
d’Ouessant (46). Au total, les auteurs polynésiens auront publié en 5 ans
autant d’ouvrages que durant les quinze années précédentes.
La littérature autochtone est donc devenue à l’évidence plus foisonnante et
donc mieux reçue après des différents lectorats, mais surtout a acquis une
qualité esthétique qui s’enrichit en permanence avec la venue de nouveaux
auteurs. Cela veut-il dire que la question du comment écrire soulevée il y a
dix ans par Flora Devatine n’est plus d’actualité ? Certainement pas, mais
elle reste variable d’un auteur à l’autre. Certains doutent encore d’eux-mêmes,
d’autres ont choisi leur voie, mais tous continuent leur quête des mots, du
genre et de la syntaxe la plus appropriée pour rendre compte de l’oralité dans
et par l’écriture et de la poétique traditionnelle. Sans rentrer dans les
détails, car il s’agirait là d’une nouvelle étude qui nous ferait sortir du
sujet, ce qui uni tous ces auteurs c’est le sens de la narration et donc du
conte narratif. Qu’il s’assimile au récitatif balancé et mélodié, prosodique
dans l’intonation, incantatoire proche de la pasmoldie, continue et répétitive
à la limite de la redondance, il rappelle le rythme du battement des
instruments de percussions traditionnels ou les parlers jamais essoufflés des
anciens.
Cette recherche de l’esthétisme du divers littéraire annonce-t-elle l’entrée
des écrits autochones en langue française ou en langues polynésiennes dans le
champ salvateur de la critique littéraire sans laquelle elle ne pourra franchir
les mers qui la séparent de littérature ? Les avis sont partagés.
Pourtant, les œuvres des auteurs autochtones font l’objet d’une sensibilisation
de plus en plus fréquentes en milieu scolaire de la part des enseignants. Elles
sont étudiées dans certains cycles d’études universitaires et font même l’objet
de travaux de maîtrise ou de thèses de doctorats en Polynésie et ailleurs.
L’annonce de la parution de nouveaux titres est passée du commentaire trivial
et sans intérêt à une critique élaborée et intelligente frémissante, mais
prometteuse. Pour preuve les articles brillants et novateurs de Stéphanie
Ariirau Richard qui, en plus d’être une romancière autochtone prolixe, est
doctorante en Lettres à l’université de New-York et a décidé de faire de la
critique littéraire des œuvres ma'ohi son domaine de spécialisation.
Que notre littérature soit mieux prise en compte par les professionnels de
l’édition qu’il y a encore seulement dix ans et qu’elle soit passée de l’espace
confidentiel à l’espace éducationnel et universitaire me paraît être un autre
signe d’une réception plus large tant d’un point de vue quantitatif que
qualitatif des œuvres autochtones.
Durant un siècle, peut-être deux, la terre ma’ohi s’était endormie,
emportant avec elle dans le silence du pô, la grande nuit, le lieu originel de
toute création, les esprits de tout ce qui l’animait. L’oralité s’était
agenouillée devant l’écriture. Mais depuis une trentaine d’années, lentement
l’oralité a puisé à nouveau dans le pô les forces de sa régénérescence. Elle se
relève à présent en tirant de l’écriture tout le meilleur d’elle-même quitte à
« l’asservir » pour employer le verbe et la verve de Chantal Spitz.
À condition toutefois, que quel que soit l'auteur, la sincérité de son
engagement, ses ruptures et ses divorces, il n'ait de cesse de se rappeler à
lui-même et aux autres que seul notre combat pour l'émancipation de la
pensée ma'ohi fera émerger notre peuple de l'obscurité (stérile)
dans laquelle la pensée exogène l'avait plongée et lui permettra ainsi de
recouvrer sa liberté et celle de sa terre(47) .
Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun
(1) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, « La conscience borgne », Le
sale petit prince – Pamphlets blancs, édition de l’auteur, Papeete,
1994.
(2) Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens, Publications de la Société
des Océanistes, n° 1, Musée de l’Homme, Paris, 2000.
(3) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, La légende du scolopendre de la mer
sacrée – La fondation du marae, édité par l’auteur, 1998, 36 p.
(4) Turo Ra’apoto, "Ma'ohi", in Journal des missions évangéliques, pp.
114-119, n° 7-8-9, 153e année, Paris, 1978. Article publié aussi dans Problèmes
et avenir des peuples insulaires, Perspectives du Pacifique, publication de
l'Université du Pacifique Sud, pp. 111-115, Suva, 1983.
(5) Jean-Marc Pambrun, Tahiti : un mythe qui dure – Phases du
néocolonialisme et du capitalisme en Polynésie française, Paris, Éditions
Caribéennes, 1978, 21 p.
(6) Charles Manutahi, Poèmes, édité par l'auteur, Papeete, 1979, 74
p. ; Contes et légendes de la Polynésie, Papeete, 1982 ;
« Le don d'aimer », Papeete, 1984 ; La fleur polynésienne dans
l'histoire et la légende / Te tumu o te hiroa maohi, Papeete, 1986.
(7) Henri Hiro, "Dieu de la culture" in Mana, a South Pacific Journal of
language and literature, vol.4, n° 2, janvier 1979 ; poème réédité
dans Henri Hiro, Tupuna Productions, Papeete, 1991, 84 p.
(8) Devatine, Flora. Vaitiare, Humeurs. Papeete, édité par l’auteur,
1980.
(9) Mana, a South Pacific Journal of language and literature, vol. 7,
n° 1, 1982, 86 p.
(10) Daniel Margueron, Tahiti ou l’atelier d’une invention littéraire.
Présentation des littératures en Polynésie française, conférence du mois
d’avril 2002.
(11) Henri Hiro, Interview accordé à Michou Chaze, Les Nouvelles de
Tahiti, février 1990, publié le 12 mars 1990.
(12) Chaze, Michou. Vai la rivière au ciel sans nuages. Papeete,
Cobalt/ Tupuna/ Les Éditions de l'Après-midi, 1990.
(3) Chantal Spitz, L'île des rêves écrasés, Les éditions de la plage,
Papeete, 1991, p. 79. Réédité par les éditions Au vent des îles, Papeete, 2007,
209 p.
(14) Henri Hiro, Henri Hiro, Tupuna Productions, Papeete, 1991, 84
p.
(15) Turo a Raapoto, Te rautiraa i te parau a te atua e te iho tumu
maohi, Papeete, 1988, édité par l'auteur, 60 p.
(16) Rui a Mapuhi, Pehepehe,Tutava, Papeete, 1993, édité par l'auteur,
60 p.
(17) Charles Teriiteanuanua Manu-Tahi, Te Parau Huna O Te Ao Maohi = Le
mystère de l'univers maohi, Papeete, 1992.
(18) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, L’allégorie de la natte, édité
par l’auteur, 1993, 70 p. (bilingue).
(19) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, Le sale petit prince – Pamphlets blancs,
1994, 140 p.
(20) Louise Peltzer, Lettre à Poutaveri, Papeete, Scoop, 1995, 448
p.
(21) Louise Peltzer, Hymnes à mon île. Papeete, Polycop, 1995.
(22) immy Ly, Bonbon soeurette et pai coco. Papeete: Association Wen
Fa / Polytram, 1996, 136 pages.
(23) Flora Devatine, "Dans quelle langue écrire", in Dixit 97, revue
annuelle n°6, éditions Créaprint, pp. 146-150.
(24) Daniel Margueron, opus cité.
(25) Jimmy Ly, Hakka en Polynésie. Papeete, 1997, 162 p. Réédité aux
Editions Te Ite en 2004.
(26) Flora Devatine, Tergiversations et Rêveries de l'Ecriture Orale, te
Pahu a Hono'ura, Papeete, Au vent des îles, 1998, 232 p.
(27)Charles Manu-Tahi, L'Histoire secrète de la vallée profonde de Papenoo,
île de Tahiti, édité par l’auteur, Papeete, 142 p. (28) Jean-Marc
Tera’ituatini Pambrun, op. cit.
(29) Mohammed Aït-Aarab , « L'année du livre à Tahiti » in
Tahiti-Pacifique magazine n° 117, janvier 2001.
(30) Taaria Pare Walker, Mémoires d'avenir d'une île australe,
éditions Haere po, 1999, 160 p.
(31) Louise Peltzer, La Dépêche de Tahiti, 8 septembre 2000, p.
30.
(32) Le prix du président (le président du gouvernement de la Polynésie
française) a été institué à l'initiative du ministre de la culture. Le prix a
été décerné à l'occasion de la journée du reo ma'ohi le 28 novembre 2000.
(33) Célestine Hitiura Vaite, ' Frangipanier, Au vent des îles, Papeete,
2006, 386 p. ; L’arbre à pain'', Au vent des îles, Papeete, 2007, 437
p.
(34) Titaua Peu, Mutismes, Papeete, Haere po, 2003, 158 p.
(35) Stéphanie Ariirau Richard, Je reviendrai à Tahiti, L’Harmattan,
2005, 123 p.
(36) Stéphanie Ariirau Richard, Matamimi, la vie nous attend, Papeete,
Au Vent des îles, 2006, 130 p.
(37) Marie-claude Teissier-Langraf, Hutu Painu, Tahiti, racines et
déchirements. Illustré par l'auteure. Papeete, Au vent des îles, 2004, 397
p.
(38) Marie-claude Teissier-Langraf, Atea roa - Voyages inattendus.
Papeete, Au vent des îles, 2006.
(39) Moetai Brotherson, Le roi Absent, Papeete, Au vent de îles, 2007,
512 p.
(40) Cet ouvrage a été rédigé en français par Lionel Duroy sous le titre
original de Si loin du monde, paru chez Oh Editions et traduit ensuite
par Turo Raapoto aux éditions Au vent des îles
(41) Jimmy Ly, Adieu l’étang aux chevrettes, Éditions Te Ite,
2003.
(42) Chantal Spitz, Hombo, transcription d'une biographie. Papeete,
Éditions Te Ite, 2002.
(43) Chantal Spitz, Pensées insolentes et inutiles. Papeete, Éditions
Te Ite, 2006
(44) Ra’i, I te ra’i ra, éditions Toriri, 2005.
(45) Charles Teriiteanuanua Manu-Tahi, Te parau o te mau vahi faufaa no te
mau tupuna i Moorea = L'histoire des sites et des ancêtres de l'île de
Moorea, Papeete, 2005.
(46) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun : La nuit des bouches
bleues, Pièce de vers octosyllabiques en un acte, Papeete, Éditions de
Tahiti, 2002, 60 p. (Créée en 2002) ; Les parfums du silence,
Pièce en trois actes et un épilogue, écrite sous le nom d’Étienne Ahuroa,
Papeete, Éditions le Motu, 2003, 95 p. (Prix Fiction 2004 du Livre
Insulaire) ; Huna ou Secrets de famille, Nouvelles, Mantoury,
Ibis rouge éditions, 2004, 120 p. ; Le Bambou Noir, Roman,
Papeete, Éditions le Motu, 2005, 210 p. ; La Naissance de Havai'i -
Te-ti-pu-ra'a 'o Havai'i, Poème, Éditions le Motu, 2006, 70 p. ;
Francis Puara Cowan - Le maître de la pirogue polynésienne,
autobiographie recueillie, Papeete, Éditions le Motu, 2007, 140 p. ;
Les voies de la tradition, Recueil, Paris, Editions Manuscrits.com,
2008, 215 p.
(47) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, « Paroles tragiques de l’écrivain
ma’ohi » in Dixit de la Polynésie, Papeete, 2001.
Commentaires
voici le lien de ta prestation
http://ca.youtube.com/watch?v=pKL3A...
j'ai assisté à la dernière soirée du Festival avec des amies québécoises et ce fut un bel hommage à la littérature autochtone.
merci à Michou, à Jean-Marc et aux auteurs venus de Kanaky pour leur présence et pour nous avoir réchauffé l'esprit (car il faisait froid ce soir-là! n'est-ce pas Michou?)
Catherine