MYTHES ET REALITES DE LA LITTERATURE POLYNESIENNE

''Pour ne pas dire "littérature de la Polynésie" Mais pour parler de "littérature autochtone"
En attendant de pouvoir dire "littérature ma’ohi"''


« N'hésite pas à déclarer que ceux qui ne partagent pas les opinions des autres, mais annoncent qu'ils feront tout pour qu'elles puissent être exprimées, le fassent immédiatement ou alors se taisent à jamais. La liberté d'opinion n'a que faire d'éclopés de la pensée, et la liberté tout court ne peut souffrir de conscience borgne.(1)»



Alors que sur la terre de la tribu maori des Tainui dans le nord de la Nouvelle-Zélande, je pêchais encore une fois à la lueur vacillante des flambeaux de l’histoire oubliée des migrations de mes ancêtres, Maurizio Gatti m’a fait cette proposition inattendue de prendre la parole devant vous pour dire ma pensée sur la réception des œuvres de la littérature polynésienne. J’ai accepté cette invitation comme un hommage rendu à votre accueil, mais sans réfléchir une seule seconde à la difficulté du sujet. Car que peut dire l’écrivain de manière objective sur la réception de la littérature de son pays quand sa seule préoccupation reste celle d’écrire et non celle de ce que le public en pense pour préserver sa liberté de création ? Je n’ai pas remonté ma ligne de fond tout de suite. Je l’ai laissé errer quelque temps sur les hauts-fonds de notre mémoire pour prendre le temps de la réflexion, et je suis parvenu à ceci :

Durant un millénaire, peut-être deux, la terre ma’ohi s’est nourrie de la multitude de noms que nos ancêtres ont déversé dans ses entrailles, répandu en autant de toponymes fondateurs sur son ventre, pour y fixer la mémoire de leurs origines et de leur passage. Chaque nom donné à tout ce qui y pousse, rampe, court, nage ou vole évoque l’histoire des hommes qui les ont portés, chantés, dansés, gravés dans la pierre, tatoués sur leur peau, inscrits dans leurs généalogies, plantés sur leur langue. La terre fut pendant des générations le grand livre parlé de la civilisation ma’ohi et de son histoire. Il suffisait de l’ouvrir à chaque arbuste, à chaque pierre, à chaque vallée, à chaque source, à chaque rivière, à chaque chenal, à chaque récif, à chaque passe, à chaque île pour entendre et voir ainsi se dérouler l’histoire de nos nations, nos croyances et nos usages, les coutumes et les rituels associés au moindre événement de notre vie sociale, politique et religieuse. La terre et tout ce qu’elle contient étaient sacrés et animés par une foule d’esprits qui étaient les véritables détenteurs du mana.

Et puis un jour, le livre de la terre s’est refermé et les dieux se sont envolés pour céder la place à la Bible apportée par ceux dont un grand prêtre de l’île de Ra’iatea du nom de Vaita avait pourtant prophétisé l’arrivée : « Les glorieux enfants du tronc (...) appela-t-il ainsi les Européens. Ils seront d’aspect différent de nous et pourtant ce sont nos semblables, (...) ils prendront nos terres. Ce sera la fin de nos coutumes actuelles et les oiseaux sacrés de la mer et de la terre viendront se lamenter (...) sur l’arbre sacré à présent décapité. La parole traditionnelle s’est donc tue pour mieux entendre la lecture des versets et des sermons, les avaleurs d’incantations anciennes ont appris à dire les nouvelles oraisons funèbres. L’oralité s’est agenouillée devant l’écriture. Mais avant que les esprits ne s’endorment et que la terre ne parte s’ensommeiller avec les parlers de nos ancêtres, quelques-uns d’entre eux, parmi les plus instruits, ont accepté une dernière fois d’autoriser les nouveaux maîtres de la parole à coucher sur le papier une partie de leurs savoirs. Il en est resté des ouvrages aussi célèbres que le Tahiti aux temps anciens de Teuira Henry(2), ou Les mémoires de la dernière de Tahiti Marau Ta’aroa qui font partie des premières transcriptions des récits autochtones polynésiens et qui avec le temps sont devenus une des références incontournables de la culture et de la pensée ma'ohi, que leur lecteurs soient Ma'ohi ou non, universitaires ou profanes. D’autres écrits, les puta tupuna ou les livres des ancêtres ont permis à nos grands parents de relater mythes et généalogies, histoires du temps des missionnaires et de la colonisation, mais ont disparu pour la plupart avec leurs auteurs.

Ce sont ces écrits, recueillis en un temps où tout était menacé de disparaître, voire promis à l’extinction, qui marquent la naissance de la littérature écrite autochtone contemporaine, qui vont en inspirer tous les genres et fonder les tenants et les aboutissants de la problématique de la réception des œuvres polynésiennes par le public et les éditeurs. Durant plusieurs décennies, ces recueils de récits anciens serviront de livres de chevet aux Polynésiens les plus éclairés, d’objet inépuisable de sujets de recherches universitaires et de sources d’inspiration pour les romanciers français et étrangers. Deux catégories de lettrés occidentaux qui vont notamment compliquer singulièrement la nouvelle tâche à laquelle allaient malgré tout bientôt s’atteler les écrivains polynésiens d'origine ma'ohi : rentrer à pieds joints dans le monde de l’écriture et surtout, grâce à elle, reprendre une parole trop longtemps confisquée par le discours de la société dominante, cette fée édentée, ventriloque d'arrogance de voir les Polynésiens si dépossédés et désenchantés dont nous parle, un intellectuel polynésien, Aimeho dans sa préface à l’un de mes premiers ouvrages, la légende du scolopendre de la mer sacrée(3).

Mais avant d’y parvenir, il fallait bien sûr laisser le temps à l’écriture en langue française, à défaut d’être domestiquée, d’être au moins apprivoisée par les Ma'ohi – ce dont l’école française républicaine s’est chargée avec talent –, mais aussi et surtout d’arriver à digérer le contenu ou sinon l’esprit des dizaines de publications française et étrangères qui venaient remplir chaque année les étales de nos libraires et les rayons de nos bibliothèques pour parler de nous, mais ni par nous ni pour nous. Turo Raapoto, Henri Hiro, Flora Devatine, Charles Manu-Tahi, Hubert Brémond et moi-même commencerons à faire entendre nos voix à travers un foisonnement d’interventions offertes à la presse écrite, radiophonique et télévisée et d’articles publiés dans des revues savantes, des actes de recherche et autres comptes-rendus. Car, jusqu’au début des années quatre-vingt, il n’existait pas de maison d’édition en Polynésie ouverte sur les premiers écrits autochtones. Et les pionniers de cette littérature désireux de ne pas se contenter des pages volantes en papier journal ou des ondes audiovisuelles éphémères n’eurent souvent pas d’autre choix que d’éditer en tirage limité à compte d’auteur ou, pour les plus chanceux, de trouver une maison extérieure déjà sensibilisée aux perceptions et sensibilités autochtones. Ainsi en 1978, Turo Raapoto, que l’on peut considérer comme le chef de file de la littérature colonisée et de la théologie culturaliste, publiera, parmi ses nombreux recueils en langue tahitienne, son premier et l’un de ses rares articles en français intitulé « Ma'ohi » dans le Journal des missions évangéliques(4). La même année, les éditions caraïbéennes publieront mon premier essai, Tahiti, un mythe qui dure(5). Charles Manu-Tahi éditera lui-même son premier recueil poétique en 1979(6) qui sera suivi de plusieurs autres, et Henri Hiro, considéré comme le premier grand poète et dramaturge tahitien fera traduire en français et en anglais ses premiers poèmes dans la revue Mana, a South Pacific Journal of language and literature publiée par la South pacific creative arts association basée aux îles Fiji(7). En 1980, Flora Devatine éditera à compte d’auteur son premier ouvrage intitulé Vaitiare, Humeurs(8). Enfin en 1982, Hubert Brémond, présentera ses poèmes, aux côtés de Henri Hiro et de Charles Manutahi, dans un numéro spécial de la revue Mana consacré à la poésie tahitienne(9).

C’est à partir de cette période qu’il faudrait pouvoir mesurer l’impact de notre littérature auprès des lecteurs de Polynésie française et d’ailleurs. Mais je crains qu’une telle entreprise ne soit en partie hasardeuse. D’une part parce qu’en l’absence de statistiques pertinentes, il me semble difficile d’avancer des conclusions incontestables. Il faudrait pour cela faire quelque sondage auprès des lecteurs potentiels et de contacter auteurs, éditeurs, libraires et diffuseurs pour s’en faire une idée pouvant s’approcher de la réalité du panel que recouvre le lectorat polynésien, autochtone ou allochtone, et français. Vu le temps imparti pour préparer cette intervention, cette tâche m’a donc semblé longue et ardue. Et j’ai donc choisi d’apprécier cette réception en offrant un tableau diachronique à peu près cohérent de l’évolution de la littérature autochtone à travers la production littéraire et la réception de celle-là par les écrivains eux-mêmes. En effet, comme le notera Daniel Margueron, auteur d’une anthologie intitulée Tahiti dans toute sa littérature, d’emblée les écrivains vont privilégier le roman, la poésie, l'essai historiques. Ils « ne rejettent pas, écrit-il, tous l'héritage littéraire européen, mais ce dernier demeure néanmoins l'expression d'une parole étrangère à laquelle on ne peut pas vraiment s'identifier. Les thèmes sont ceux de l'influence de la modernité sur les mentalités (...), la recherche identitaire, l'attachement à la terre (le fenua), ainsi qu'une relecture de l'histoire dont la seule version était jusqu'alors coloniale.»(10) Car s’il est vrai que la réception d’une œuvre dépend bien entendu de l’attente du public, mais aussi et avant tout de l’intention de l’auteur, en Polynésie française la préoccupation essentielle des pionniers de la littérature contemporaine autochtone était, hormis de répondre à leur propre attente et à celle de tout ceux qu’ils devinaient sensibles à leur approche, non pas de s’interroger sur la manière dont seraient reçus leurs écrits, mais d’écrire et d’appeler leurs contemporains à écrire.

En 1990, aguerri déjà par quinze années d’écriture de nombreux poèmes et pièces de théâtre à succès en langue tahitienne, et convaincu par ailleurs de la portée de ses écrits auprès du public polynésien, Henri Hiro déclarait un mois avant sa mort : « Il faut que le Polynésien se mette à écrire. Que ce soit en ma'ohi, français, anglais, peu importe. L'important c'est qu'il s'exprime. Qu'il le fasse ! (...) L'important c'est qu'il prenne la parole par l'écriture. »(11) Un appel vibrant entendu par plusieurs écrivains autochtones qui l’avait certainement déjà inscrit dans leur propre démarche. Notamment par Ra’i Chaze qui publiera en 1990 Vai la rivière au ciel sans nuages(12) et Chantal Spitz qui écrira en 1991 dans le premier roman polynésien contemporain, L’île des rêves écrasés : « Tu dois publier ton histoire. Peu importe les critiques et tu en auras, n'en doute pas. Le rêve transis d'oralité se meurt faute de mémoire et nous devons lui redonner vie par l'écriture. D'autres après toi écriront une parcelle du rêve qui finira par devenir réalité. »(13) Cette même année, en hommage rendu à cet homme d’exception qui sera un pionnier en bien des domaines, ses poèmes furent rassemblés et publiés par une petite maison d’édition militante sous le titre de Henri Hiro(14). Cette intention de voir un plus grand nombre s’atteler à l’écriture du contre discours dominant, pour ne pas dire ce projet, découlait d’un constat déjà fait par nombre de Ma'ohi, mais formulé clairement par Turo Raapoto en 1988, qui écrira en tahitien : « Voilà un autre problème que le Ma'ohi rencontre aujourd'hui : nombreux sont les gens qui veulent prendre la parole en son nom. On a enlevé les mots de la bouche du Ma'ohi. Aujourd'hui il est muet. (...) Comme on nous a appris à nous taire, nous n'entendons plus nos paroles que par la bouche des interprètes. »(15) Louise Peltzer signera deux ans plus tard un recueil de poèmes rédigé aussi en tahitien dans lequel elle interpellera violemment ces fameux interprètes par ces vers« En effet, ces gens qui ont travaillé pour nous détruire/Les voilà qui reviennent en force pour nous éduquer/Qu'est ce que le peuple va faire de ces usages ?/Je n'entends que des bruits confus, sa bouche est sans doute bien pleine ?/Ai-je vécu aussi longtemps pour voir cette honte ?/Pour regarder mourir l'essence qui m'a donné la vie ? »(16) D’autres ouvrages édités à compte d’auteur ou non suivront l’embardée provoquée par Chantal Spitz : Charles Manu-Tahi avec Le mystère de l’univers ma’ohi en 1992 (17), Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun avec L’allégorie de la natte en 1993(18) et Le Sale petit prince en 1994(19) , Louise Peltzer avec Lettre à Poutaveri(20) et Hymnes à mon île(21) en1995, et enfin un Polynésien issu de la communauté chinoise de Tahiti, Jimmy Ly avec Bonbon soeurette et pai coco en1996 (22).

Cette question du comment écrire et dans quelle langue écrire restera longtemps subsidiaire. En 1997, Flora Devatine dira ceci : « ... dans la perspective du passage à l'écrit, il est primordial que le Polynésien ne se laisse pas arrêter par des questions de savoir “Comment écrire...”, “Dans quelle langue écrire”, ni s'y bloquer lui-même ! »(23). Une recommandation nécessaire pour encourager le plus grand nombre à rejoindre le camp des nouveaux poètes, conteurs, dramaturges, romanciers et autres libérateurs de la parole autochtone, mais qui explique en partie les difficultés rencontrées par les auteurs pour se faire éditer. En effet, jusqu’à la fin des années quatre-vingt dix, d’une part la grande majorité des auteurs autochtones continueront d’éditer à compte d’auteur ou sous une enseigne éditoriale créée pour la circonstance, d’autre part les premières maisons d’édition ne seront pas intellectuellement et commercialement en mesure de se mettre à la portée des auteurs qui n'ont ni le temps, ni la capacité ou le désir de se conformer aux canons d’une écriture académique, ou qui préfèrent résolument écrire dans leur langue maternelle, tahitienne notamment. Certains éditeurs évoqueront plusieurs raisons pour signifier leur refus poli de publier ou tout au moins leur hésitation à le faire comme le rapporte Daniel Margueron : « à Tahiti : la diffusion est restreinte, la critique littéraire difficile à assumer dans le microcosme insulaire (...) en France : la difficulté éditoriale est grande, il faut que les productions aient une qualité narrative, que la période historique soit porteuse afin que la littérature polynésienne puisse s’y épanouir. »(24) Mais toutes ces appréciations renvoient aussi à deux raisons plus ou moins subjectives, mais toujours occultées : en premier lieu une auto censure – et non pas une censure comme je l’ai avancé dans un autre texte – pratiquée à tous les niveaux de la publication. Une auto censure qui pour se faire oublier a placé la barre de la publication très haut, ou en tout cas à la hauteur des œuvres écrites par des Français résidants de façon durable ou non en Polynésie. Et en second lieu en fonction d’un paramètre par trop évident, mais souvent oublié : la littérature "de Polynésie" est née et s’est développée sur le mythe du paradis terrestre que la terre ma’ohi a suscité dans la pensée européenne.

Jusque dans les années soixante, une dizaine de milliers d’ouvrages traitant des îles polynésiennes, tous genres confondus, avait déjà été recensée. En raison de sa très forte attractivité pour l’exotisme et du retentissement dans l’imaginaire occidental que provoquaient la simple évocation des noms de Tahiti, Bora Bora, Gauguin, la Polynésie française a toujours été une destination, littéraire tout au moins, très vendeuse. Il peut paraître extraordinaire dans ces conditions que les éditeurs de Polynésie ne se soient pas bousculés pour éditer les auteurs autochtones. Je pense que ce sont justement ces mêmes conditions qui les ont poussés à ne pas le faire. En effet, le fonds de commerce des auteurs français et anglo-saxons et donc des éditeurs français et étrangers, comme des dealers de voyages touristiques a été constamment alimenté par les mythes classiques associés à la réputation de l’île de Tahiti depuis sa découverte au Siècle des Lumières européen : le mythe du Bon Sauvage, de la Nouvelle-Cythère développé par le philosophe Diderot à la suite du voyage dans les mers du sud du capitaine français Louis-Antoine de Bougainville. Un mythe soigneusement entretenu jusqu’à la fin du XXe siècle et sérieusement contesté par les auteurs autochtones qui entreprirent dès les années soixante-dix d’en éclairer la face cachée, à savoir l’amnésie collective dans laquelle était plongée la population autochtone après deux siècles d’assimilation politique, culturelle et religieuse. Il faudra néanmoins 25 ans pour que les éditeurs, sans pour autant jeter à la poubelle de l’histoire les romans de plage, les cartes postales inondées de soleil et tapissées de peaux de vahine bien huilées, décident de modifier leur perception des œuvres littéraires autochtones et se dire que dans un avenir plus ou moins proche, il se pourrait fort bien que des maisons d’édition concurrentes ou de grands éditeurs français ou étrangers leur ravissent cette nouvelle poule aux œufs d’or.

C’est à partir de l’année 1997, six ans après la publication du premier roman de Chantal Spitz, que l’on constate un redémarrage de la littérature autochtone, même si elle ne constitue qu’une maigre proportion de la production littéraire locale. Un seul titre verra le jour cette année-là publié à compte d’auteur : Hakka en Polynésie de Jimmy Ly (25). L’année 1998 restera marquée, par l'ouvrage de Flora Devatine, Tergiversations et Rêveries de l'Ecriture Orale, te Pahu a Hono'ura(26) paru chez un éditeur de la place, mais aussi comme chaque année par une production à compte d’auteur encore importante : Charles Manu-Tahi, livrera son sixième ouvrage sur L'Histoire secrète de la vallée profonde de Papenoo, île de Tahiti (27) et Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun publiera une légende du temps présent, La Fondation du marae ou la légende du scolopendre de la Mer sacrée(28). Et même si Mohammed Aït-Aarab, professeur de lettres à l’université de Polynésie française se réjouira de voir les éditeurs privilégier, dit-il « une approche de plus en plus professionnelle de l'édition »(29), tous les écrivains autochtones ne bénéficieront pas tout de suite de ce professionnalisme. Mis à part, en 1999 où une maison d’édition présentera le seul titre autochtone publié cette année-là, Rurutu mémoires d’avenir d’une île australe, un ouvrage signé Taaria Pare Walker(30). En 2000, sur cinq titres littéraires, trois seront l'oeuvre d'autochtones, mais aucun d'eux ne sera publié par les éditeurs de la place : Voici le temps de la poésie de Josette Tumahai, Toriri de Ra’i Chaze et E a tau a hiti noa atu, une œuvre poétique en tahitien de Isidore Hiro, publiée par la Maison de la culture. Amour-propre déplacé ou défiance mutuelle entre des auteurs et des éditeurs qui hésitent à publier des écrits qui risqueraient d'agiter trop les esprits ou de ne pas pouvoir conquérir le public francophone et notamment national ? Une chose est sûre pour les uns comme pour les autres: la conquête du marché local reste des plus hasardeuses. Éditeurs et auteurs savent pertinemment que le lectorat tahitien, et encore moins celui des autres archipels, n'a pas encore pris l'habitude de fréquenter les librairies et préfère procéder à une lecture collective des oeuvres de ses contemporains en pratiquant le photocopillage ou en faisant circuler un ouvrage de main en main à défaut de vouloir ou pouvoir l'acheter.

Et pourtant, c’est durant ces années charnières encore un peu grippées que l’aube de la littérature commencera véritablement à poindre en Polynésie française, même si cette qualification ne correspond pas tout à fait à la réalité, compte tenu de tout ce que j’ai dit précédemment. Mais qu’importe, il s’agit là d’un autre débat. Le facteur déclenchant de cette aurore littéraire se produit en 1999 quand, pour la première fois, les auteurs autochtones participent au premier salon du livre insulaire d'Ouessant et où Taaria Pare Walker se voit décerner le prix spécial du jury pour ses Mémoires d'avenir d'une île australe. Un résultat qui fera à dire à Louise Peltzer, devenue depuis 1998 ministre de la culture : « l'écriture, on y vient, en voici la preuve... »(31) Une preuve qui se verra confirmée quelques mois plus tard, puisque Patrick Amaru se verra remettre en novembre 2000 le prix nouvellement créé du président de la Polynésie française pour son ouvrage en tahitien Te Oho(32). Ce développement de la littérature autochtone ne s’arrêtera pas là, puisqu’en 2002 deux évènements lui permettront au contraire de réaliser le rêve formé par les pionniers des années soixante-dix. La naissance de la revue Littérama’ohi – Ramées de littérature polynésienne fondée par un groupe d’écrivains composé de Patrick Amaru, Michou Chaze, Flora Devatine, Danièle Helme, Marie Claude Landgraf, Jimmy Ly et Chantal Spitz. Une revue qui en est aujourd’hui à son 14eme numéro et qui accueilli près de 250 textes rédigés par des auteurs confirmés ou qui le sont devenus le temps d’une saison. Le deuxième événement qui permettra de donner au public un accès au livre plus aisé sera la tenue du premier salon de Papeete « Lire en Polynésie » mis en place à l’initiative des éditeurs de Polynésie réunis au sein de l’Association des éditeurs de Tahiti et des Îles et qui en sera cette année à sa 7ème édition. Ce salon remportera un tel succès auprès du public, quoique modeste à l’échelle de la Polynésie et de ses 280 000 habitants, que les éditeurs autant que les auteurs comprendront rapidement que pour à la fois encourager l’écriture et la lecture, il fallait aller à la rencontre de la population, notamment celle des autres îles et des communes éloignées. En 2006, sera donc organisé le premier salon annuel « Lire sous le vent » dans l’île de Ra’iatea, puis à Bora Bora en 2007 et à Mo’orea en 2008.

Ces innovations vont fortement dynamiser la création littéraire et du même coup l’édition et les ventes. Entre 2002 et 2008, de nouveaux auteurs sortiront leurs premiers romans : Célestine Hitiura Vaite, romancière tahitienne de langue anglaise et véritable phénomène international qui publiera trois romans traduits de l’anglais entre 2006 et 2008 : L’arbre à pain, Frangipanier et Tiare(33); Titaua Peu avec Mutismes (34) qui sera réédité à deux reprises en 2003, Stéphanie Ariirau Richard avec deux romans : Je reviendrai à Tahiti (35) et Matamimi (36) en 2005 et 2006, Marie-claude Tiessier-Landgraf avec Hutu Painu, Tahiti, racines et déchirements en 2004 (37) et Atea roa - Voyages inattendus en 2006 (38), Moetai Brotherson avec Le roi absent en 2007 (39) et Tavae a Raioaoa avec Te moana taui rai en 2007 (40). Leurs aînés poursuivront sur leur lancée comme Jimmy Ly qui publiera son troisième ouvrage Adieu l'étang aux chevrettes en 2003 (41) ; Chantal Spitz qui fera rééditer l’île aux rêves écrasés et publiera deux nouveaux ouvrages Hombo, transcription d'une biographie en 2002 (42), et Pensées insolentes et inutiles en 2006 (43); Ra’i Chaze un nouveau recueil intitulé I te ra’i ra (44) en 2005 : Charles Manu-Tahi éditera à compte d'auteur la même année une Histoire des sites et des ancêtres de l'île de Moorea (45); et Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun qui publiera sept ouvrages entre 2002 et 2008, dont Les parfums du silence qui obtiendra le premier prix fiction au salon insulaire du livre d’Ouessant (46). Au total, les auteurs polynésiens auront publié en 5 ans autant d’ouvrages que durant les quinze années précédentes.

La littérature autochtone est donc devenue à l’évidence plus foisonnante et donc mieux reçue après des différents lectorats, mais surtout a acquis une qualité esthétique qui s’enrichit en permanence avec la venue de nouveaux auteurs. Cela veut-il dire que la question du comment écrire soulevée il y a dix ans par Flora Devatine n’est plus d’actualité ? Certainement pas, mais elle reste variable d’un auteur à l’autre. Certains doutent encore d’eux-mêmes, d’autres ont choisi leur voie, mais tous continuent leur quête des mots, du genre et de la syntaxe la plus appropriée pour rendre compte de l’oralité dans et par l’écriture et de la poétique traditionnelle. Sans rentrer dans les détails, car il s’agirait là d’une nouvelle étude qui nous ferait sortir du sujet, ce qui uni tous ces auteurs c’est le sens de la narration et donc du conte narratif. Qu’il s’assimile au récitatif balancé et mélodié, prosodique dans l’intonation, incantatoire proche de la pasmoldie, continue et répétitive à la limite de la redondance, il rappelle le rythme du battement des instruments de percussions traditionnels ou les parlers jamais essoufflés des anciens.

Cette recherche de l’esthétisme du divers littéraire annonce-t-elle l’entrée des écrits autochones en langue française ou en langues polynésiennes dans le champ salvateur de la critique littéraire sans laquelle elle ne pourra franchir les mers qui la séparent de littérature ? Les avis sont partagés. Pourtant, les œuvres des auteurs autochtones font l’objet d’une sensibilisation de plus en plus fréquentes en milieu scolaire de la part des enseignants. Elles sont étudiées dans certains cycles d’études universitaires et font même l’objet de travaux de maîtrise ou de thèses de doctorats en Polynésie et ailleurs. L’annonce de la parution de nouveaux titres est passée du commentaire trivial et sans intérêt à une critique élaborée et intelligente frémissante, mais prometteuse. Pour preuve les articles brillants et novateurs de Stéphanie Ariirau Richard qui, en plus d’être une romancière autochtone prolixe, est doctorante en Lettres à l’université de New-York et a décidé de faire de la critique littéraire des œuvres ma'ohi son domaine de spécialisation. Que notre littérature soit mieux prise en compte par les professionnels de l’édition qu’il y a encore seulement dix ans et qu’elle soit passée de l’espace confidentiel à l’espace éducationnel et universitaire me paraît être un autre signe d’une réception plus large tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif des œuvres autochtones.

Durant un siècle, peut-être deux, la terre ma’ohi s’était endormie, emportant avec elle dans le silence du pô, la grande nuit, le lieu originel de toute création, les esprits de tout ce qui l’animait. L’oralité s’était agenouillée devant l’écriture. Mais depuis une trentaine d’années, lentement l’oralité a puisé à nouveau dans le pô les forces de sa régénérescence. Elle se relève à présent en tirant de l’écriture tout le meilleur d’elle-même quitte à « l’asservir » pour employer le verbe et la verve de Chantal Spitz. À condition toutefois, que quel que soit l'auteur, la sincérité de son engagement, ses ruptures et ses divorces, il n'ait de cesse de se rappeler à lui-même et aux autres que seul notre combat pour l'émancipation de la pensée ma'ohi fera émerger notre peuple de l'obscurité (stérile) dans laquelle la pensée exogène l'avait plongée et lui permettra ainsi de recouvrer sa liberté et celle de sa terre(47) .


Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun

(1) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, « La conscience borgne », Le sale petit prince – Pamphlets blancs, édition de l’auteur, Papeete, 1994.
(2) Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens, Publications de la Société des Océanistes, n° 1, Musée de l’Homme, Paris, 2000.
(3) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, La légende du scolopendre de la mer sacrée – La fondation du marae, édité par l’auteur, 1998, 36 p.
(4) Turo Ra’apoto, "Ma'ohi", in Journal des missions évangéliques, pp. 114-119, n° 7-8-9, 153e année, Paris, 1978. Article publié aussi dans Problèmes et avenir des peuples insulaires, Perspectives du Pacifique, publication de l'Université du Pacifique Sud, pp. 111-115, Suva, 1983.
(5) Jean-Marc Pambrun, Tahiti : un mythe qui dure – Phases du néocolonialisme et du capitalisme en Polynésie française, Paris, Éditions Caribéennes, 1978, 21 p.
(6) Charles Manutahi, Poèmes, édité par l'auteur, Papeete, 1979, 74 p. ; Contes et légendes de la Polynésie, Papeete, 1982 ; « Le don d'aimer », Papeete, 1984 ; La fleur polynésienne dans l'histoire et la légende / Te tumu o te hiroa maohi, Papeete, 1986.
(7) Henri Hiro, "Dieu de la culture" in Mana, a South Pacific Journal of language and literature, vol.4, n° 2, janvier 1979 ; poème réédité dans Henri Hiro, Tupuna Productions, Papeete, 1991, 84 p.
(8) Devatine, Flora. Vaitiare, Humeurs. Papeete, édité par l’auteur, 1980.
(9) Mana, a South Pacific Journal of language and literature, vol. 7, n° 1, 1982, 86 p.
(10) Daniel Margueron, Tahiti ou l’atelier d’une invention littéraire. Présentation des littératures en Polynésie française, conférence du mois d’avril 2002.
(11) Henri Hiro, Interview accordé à Michou Chaze, Les Nouvelles de Tahiti, février 1990, publié le 12 mars 1990.
(12) Chaze, Michou. Vai la rivière au ciel sans nuages. Papeete, Cobalt/ Tupuna/ Les Éditions de l'Après-midi, 1990.
(3) Chantal Spitz, L'île des rêves écrasés, Les éditions de la plage, Papeete, 1991, p. 79. Réédité par les éditions Au vent des îles, Papeete, 2007, 209 p.
(14) Henri Hiro, Henri Hiro, Tupuna Productions, Papeete, 1991, 84 p.
(15) Turo a Raapoto, Te rautiraa i te parau a te atua e te iho tumu maohi, Papeete, 1988, édité par l'auteur, 60 p.
(16) Rui a Mapuhi, Pehepehe,Tutava, Papeete, 1993, édité par l'auteur, 60 p.
(17) Charles Teriiteanuanua Manu-Tahi, Te Parau Huna O Te Ao Maohi = Le mystère de l'univers maohi, Papeete, 1992.
(18) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, L’allégorie de la natte, édité par l’auteur, 1993, 70 p. (bilingue).
(19) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, Le sale petit prince – Pamphlets blancs, 1994, 140 p.
(20) Louise Peltzer, Lettre à Poutaveri, Papeete, Scoop, 1995, 448 p.
(21) Louise Peltzer, Hymnes à mon île. Papeete, Polycop, 1995.
(22) immy Ly, Bonbon soeurette et pai coco. Papeete: Association Wen Fa / Polytram, 1996, 136 pages.
(23) Flora Devatine, "Dans quelle langue écrire", in Dixit 97, revue annuelle n°6, éditions Créaprint, pp. 146-150.
(24) Daniel Margueron, opus cité.
(25) Jimmy Ly, Hakka en Polynésie. Papeete, 1997, 162 p. Réédité aux Editions Te Ite en 2004.
(26) Flora Devatine, Tergiversations et Rêveries de l'Ecriture Orale, te Pahu a Hono'ura, Papeete, Au vent des îles, 1998, 232 p.
(27)Charles Manu-Tahi, L'Histoire secrète de la vallée profonde de Papenoo, île de Tahiti, édité par l’auteur, Papeete, 142 p. (28) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, op. cit.
(29) Mohammed Aït-Aarab , « L'année du livre à Tahiti » in Tahiti-Pacifique magazine n° 117, janvier 2001.
(30) Taaria Pare Walker, Mémoires d'avenir d'une île australe, éditions Haere po, 1999, 160 p.
(31) Louise Peltzer, La Dépêche de Tahiti, 8 septembre 2000, p. 30.
(32) Le prix du président (le président du gouvernement de la Polynésie française) a été institué à l'initiative du ministre de la culture. Le prix a été décerné à l'occasion de la journée du reo ma'ohi le 28 novembre 2000.
(33) Célestine Hitiura Vaite, ' Frangipanier, Au vent des îles, Papeete, 2006, 386 p. ; L’arbre à pain'', Au vent des îles, Papeete, 2007, 437 p.
(34) Titaua Peu, Mutismes, Papeete, Haere po, 2003, 158 p.
(35) Stéphanie Ariirau Richard, Je reviendrai à Tahiti, L’Harmattan, 2005, 123 p.
(36) Stéphanie Ariirau Richard, Matamimi, la vie nous attend, Papeete, Au Vent des îles, 2006, 130 p.
(37) Marie-claude Teissier-Langraf, Hutu Painu, Tahiti, racines et déchirements. Illustré par l'auteure. Papeete, Au vent des îles, 2004, 397 p.
(38) Marie-claude Teissier-Langraf, Atea roa - Voyages inattendus. Papeete, Au vent des îles, 2006.
(39) Moetai Brotherson, Le roi Absent, Papeete, Au vent de îles, 2007, 512 p.
(40) Cet ouvrage a été rédigé en français par Lionel Duroy sous le titre original de Si loin du monde, paru chez Oh Editions et traduit ensuite par Turo Raapoto aux éditions Au vent des îles
(41) Jimmy Ly, Adieu l’étang aux chevrettes, Éditions Te Ite, 2003.
(42) Chantal Spitz, Hombo, transcription d'une biographie. Papeete, Éditions Te Ite, 2002.
(43) Chantal Spitz, Pensées insolentes et inutiles. Papeete, Éditions Te Ite, 2006
(44) Ra’i, I te ra’i ra, éditions Toriri, 2005.
(45) Charles Teriiteanuanua Manu-Tahi, Te parau o te mau vahi faufaa no te mau tupuna i Moorea = L'histoire des sites et des ancêtres de l'île de Moorea, Papeete, 2005.
(46) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun : La nuit des bouches bleues, Pièce de vers octosyllabiques en un acte, Papeete, Éditions de Tahiti, 2002, 60 p. (Créée en 2002) ; Les parfums du silence, Pièce en trois actes et un épilogue, écrite sous le nom d’Étienne Ahuroa, Papeete, Éditions le Motu, 2003, 95 p. (Prix Fiction 2004 du Livre Insulaire) ; Huna ou Secrets de famille, Nouvelles, Mantoury, Ibis rouge éditions, 2004, 120 p. ; Le Bambou Noir, Roman, Papeete, Éditions le Motu, 2005, 210 p. ; La Naissance de Havai'i - Te-ti-pu-ra'a 'o Havai'i, Poème, Éditions le Motu, 2006, 70 p. ; Francis Puara Cowan - Le maître de la pirogue polynésienne, autobiographie recueillie, Papeete, Éditions le Motu, 2007, 140 p. ; Les voies de la tradition, Recueil, Paris, Editions Manuscrits.com, 2008, 215 p.
(47) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, « Paroles tragiques de l’écrivain ma’ohi » in Dixit de la Polynésie, Papeete, 2001.