PENSER LA SPHERE DU POLITIQUE...
Par Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun le mardi 27 mai 2008, 11:41 - Café littéraire de l'écriturien - Lien permanent
Dans un article paru en 2007 dans la Revue juridique polynésienne n° 13, Sylvie André analyse les oeuvres des écrivains polynésiens à la lumière comparative des littératures africaines et océaniennes. Si d'un côté, on peut se réjouir de voir que la littérature polynésienne laisse de moins indifférent les universitaires, de l'autre on peut s'interroger sur la pertinence des conclusions que l'auteure de cet article amène. J'ai été surpris par exemple de lire avec quelle facilité Sylvie André avait conclu que le héros de mon roman Le bambou noir et moi-même ne faisions qu'un alors que j'ai sans cesse insisté pour dire que mon roman pouvait ressembler à son auteur autant qu'un enfant à son père. Quoi qu'il en soit, en attendant une analyse aprofondie des thèses qui y sont avancées et qui ne saurait tarder, cet article est consultable sur le lien www.upf.pf et peut être téléchargé en PDF. Un défaut regrettable aussi à cet article : On ne sait pas qui a écrit quoi, car les références bibliographiques des citations empruntées aux auteurs polynésiens ne sont pas toujours signalées, comme en témoigne l'extrait que j'ai publie ci-après.
PENSER LA SPHERE DU POLITIQUE:
LA CONTRIBUTION DES ECRIVAINS
DES PAYS «EMERGENTS»
Par Sylvie André, Professeur à l'Université de la Polynésie francaise.
Résumé
Cet article se place dans une perspective résolument interdisciplinaire, utilisant les apports de la théorie de la littérature, du droit public ou encore de l’anthropologie, pour analyser la fonction sociale que peut remplir la littérature dans un type de société donnée. Les écrivains des sociétés postcoloniales sont un excellent sujet d’étude car ils revendiquent en toute conscience d’être une force de proposition pour la collectivité. Cet article met plus particulièrement l’accent sur la façon dont les sociétés postcoloniales, à travers la production littéraire, tentent de repenser le lien politique. De l’Afrique à l’Océanie contemporaines, se dessinent des schèmes interprétatifs communs. Ceux du droit du sol, de l’Etat-nation, de l’Etat marxiste, sont toujours sollicités pour tenter de répondre aux défis politiques et sociaux d’aujourd’hui et proposer de nouvelles façons de penser la sphère du politique.
Extrait
Au-delà de ces pensées utopiques, est-il envisageable d'échapper à la mondialisation des conduites et des idées? En tout cas, les écrivains sont conscients du risque et tentent de le penser à travers leur création esthétique.
En 2002, l'écrivain polynésien Chantal Spitz publie un nouveau texte qui fait un sort rapide à une ville en proie à toutes les affres de la mondialisation: «on va avec mes copines au cinéma après on va au snack manger des hamburgers et boire des milk shakes. C'est super. On écoute toujours de la bonne musique à la radio du reggae du disco.»52. Ici un cliché en chasse un autre! Jean-Marc Pambrun dénonce lui aussi les conséquences de la mondialisation, qui atteignent les parties les plus fragiles de la société. Tahiti par exemple vend son image au lieu de vivre la tradition et soucieuse de préserver le pactole que constitue le mythe, n'évolue pas dans les représentations qu'elle donne d'elle-même, y compris les représentations autochtones, telles que danses et chants. Face à cette culture «fossilisée» se répand une culture du pauvre qui est aussi une culture de masse. On arrive à la «diffusion d'une culture de masse en miettes qui véhicule à tout va des valeurs occidentales souvent difficile à identifier et (qui) tendent un peu plus à perturber la personnalité polynésienne.» 53. Cette culture de masse, avec ses dépliants, ses publicités vend du rêve: « Un dépliant touristique oublié sur la banquette arrière du taxi évoquait quelques stars et de gros hommes politiques (du pays, ceux-là) qui avaient choisi cette île comme villégiature»(p66). Elle perpétue, mais de manière frelatée, le cliché de la Nouvelle Cythère de Bougainville. Jean-Marc Pambrun résume cet univers sans qualité de manière cruelle: «Il (…) avait envié (les habitants d'Ouessant) de ne pas avoir à souffrir de voir leur monde se limiter à des cartes postales dégoulinant d'huile solaire étalée sur des fesses bronzées» ( p43). Titaua Peu note le plaisir de sa grandmère à aller voir Marlon Brando dans le Parrain, Chantal Spitz évoque le reggae et le disco. Conséquence de la mondialisation des échanges, cette culture de masse s'empare parfois d'éléments de la culture polynésienne ellemême, pour les caricaturer. Ainsi, le tatouage devient-il le signe de reconnaissance d'une jeunesse en quête d'identité, mais qui l'utilise sans aucune idée de la tradition: «on se tatouait, on se laissait pousser les cheveux, comme «avant», sans même se soucier de cette (…) Histoire qui restait à dire et surtout à éclairer» (p104). Il est aussi adopté par les Blancs, qui s'exonèrent ainsi de leur responsabilité collective. Cette culture se manifeste aussi par l'utilisation d'un «francotahitien », signe de reconnaissance mêlant un français relâché et quelques vocables de reo mao'hi, ainsi que le transcrit Stéphanie Ari'irau: «Mais il faudrait pa'i que tu t'habilles mieux, que tu mettes pa'i les robes que j'ai achetées chez machin chose. La mea ma, la tinito». (p24) Il s'agit là sans aucun doute de la description d'une réalité vécue au quotidien, qui rapproche indéniablement les univers symboliques. N'est-elle pas la marque de ce que dénonce Titaua Peu: «Nous, avec nos vides intérieurs, nos mots devenus piètres mélanges de deux cultures fantomatiques. Fantomatiques, parce que l'une n'était pas nôtre, parce que l'autre ne l'était plus.» (p100)
On relève aussi que les oeuvres écrites après 2000 dénotent une formidable ouverture au monde, grâce ou à cause des médias, radio et télévision: «un vieux transistor noir, à l'antenne cassée, débitait des communiqués à peine audibles. La femme qui parlait (…) avait réussi à porter au monde, dans le monde, Tahaa et toutes les autres îles» (p80). La Polynésie n'est plus à l'écart du monde, protégée par l'océan. A Papeete, lors des émeutes de 1995, «Le «monde», j'étais en «plein dedans», comme le dit l'héroïne de Mutismes. De la même façon on retrouve dans Je reviendrai à Tahiti des références à l'histoire immédiate, c'est à dire au Taui politique. Désormais les références historiques ne sont plus celles du passé de la Polynésie, mais celles d'une histoire récente à l'échelle mondiale, où Pouvanaa A Oopa et les essais nucléaires en Polynésie bien sûr mais aussi la guerre d'Algérie occupent une place privilégiée. Stéphanie Ari'irau se réfère plusieurs fois au Metua et à son exil, résultant d'un procès truqué où il avait été accusé de fomenter des troubles contre la France. Alors que les Essais nucléaires étaient évoqués comme une fiction romanesque dans l'Ile des rêves écrasés, ils sont désormais cités comme un épisode capital de l'histoire polynésienne: «Chirac annonçait la reprise des essais nucléaires. (…) Notre Histoire devaitelle rester la même?». (pp110-111). Les séquelles du colonialisme sont envisagées à l'échelle de la planète. Dans Je reviendrai à Tahiti sont évoqués le long règne d'Omar Bongo au Gabon, la guerre en Irak ou encore Francis Ona le révolté de Bougainville. Titaua Peu, quant à elle, cite Sadate, Castro, Arafat, Dayan, Ben Gourion ou fait allusion aux guerres civiles en Afrique. Mais la guerre d'Algérie demeure un grand événement symbolique, la célébrité d'Albert Camus ou de Sartre n'y étant pas étrangère. Titaua Peu fait dire à son héroïne: «Je recherchai tout ce qui concernait la guerre d'Algérie, si fantomatique sous nos cieux, ayant pour unique réalité et postérité son nom. Camus m'apportait les saveurs, les odeurs…» (p69). Ari'irau relie Jean-Paul Sartre à son engagement du côté du FLN. Les écrivains polynésiens actuels semblent désireux d'assumer le paradoxe de la mondialisation: ouverture au monde en même temps que revendication identitaire.
52 Chantal Spitz Hombo (Ed Te Ite, Tahiti) 100.
53 Jean-Marc Pambrun "Clairsobscurs ma'ohi…" in Dixit 1997 (Ed
Créaprint, février, Papeete) 143.
Commentaires
Ia ora na Tera'ituatini grand frère !
Un cours de littérature polynésienne est donné par Sylvie André depuis un moment déjà. Cette classe est thématique.
Sylvie André est, malgré ce retard que tu notes à l'UPF (mais ne serait-ce pas dans plusieurs domaines), le seul professeur à conférer une existence à notre littérature. Comme tu le sais, il n'y a pas si longtemps, un autre professeur disait que cette littérature était inexistante. S'il y avait 10 hommes sur terre, pourrait-on dire que l'humanité est inexistante? L’humanité, dans le sens de caractère humain et clanique.
Ce que je regrette, c'est qu'il n'y ait pas d'échange ou de débat d'idées, de débats des mouvements littéraires ou des conflits littéraires, comme aux Caraïbes, par exemple. A mon avis, il y a véritablement matière à réfléchir et à sonder les textes. Je pense à la littérature comparée qui dépasse de loin les domaines de "francophonie".
Cette littérature comparée internationale ou pacifique dans un premier temps, peut nous amener à mieux "nous" comprendre. Les départements de littérature francophone ont tendance à se vider dans les universités américaines, au profit de la littérature comparée. Dans une seule classe, la bibliographie peut aller de Frantz Fanon à Derrida, d'une référence à Diderot à un extrait de texte de Césaire: le courant d'idées, les esprits penseurs des écrivains sont intègres au fil des siècles; c'est une zone du virtuel incroyable.
Egalement la difficulté du critique, ici, est la confrontation aux jugements de valeur. Malheureusement, il est fort difficile de trouver une once d'objectivité dans certaines "critiques" (si on peut leur accorder une véritable valeur). Mais Sylvie André a su prendre ses distances, du moins j'espère, contrairement à d'autres professeurs qui ne se cachent pas de leurs relations particulières à une idéologie ou à des écrivains, et qui ne peuvent que voir la personne avant de voir son texte.
J'ai constaté que le monde extra îlien était plus à l'écoute de mon écriture, notamment après la publication d'un de mes textes dans une petite revue calédonienne. Je pense que l'avenir de nos textes est plus à l'extérieur qu'à l'intérieur. Certes nous avons des racines, mais nous ne sommes pas des arbres et nous ne pouvons pas rendre service à notre pays en faisant du surplace.
A partir du moment où le texte est "né" (dans le sens diffusé), il n'appartient plus à l'auteur.
Dernièrement j'ai été particulièrement touchée par la lecture de POLLEN. Et dans un autre domaine par ACIDE SULFURIQUE; pourtant rien à voir l'un avec l'autre. Mais tout à voir avec l'homme.
Ce que tu as relevé et qui est vrai: ils n’arrivent pas à détacher l’écrivain de son texte—j’aurais cessé de lire il y a bien longtemps si je portais sans cesse des jugements de valeurs sur les auteurs et je plains cette tendance à la partialité selon les relations qu’on a avec untel ou untel : ce n’est pas forcément rendre faveur que d’encenser un écrivain quand on n’a pas été sensibilisé par son écriture et de même, ce n’est pas non plus rendre faveur que de prétendre être objectif et mettre une profonde mauvaise foi dans ses analyses, par dépit ou par jalousie. Mais il n’y a de confrontation possible qu’avec les personnes qui assument leurs propos, on ne peut pas discuter avec des masques.
Ce qui est regrettable c'est la persistance de "carte postalisation" de la littérature par certains éditeurs locaux et cette complicité des écrivains qui se complaisent dans le rôle qu’on leur attribut, tout simplement parce que ça flatte leur égo au-delà de leur travail: on est vendable si on a la "tête de l'emploi", en tant qu’îlien nous devrions ressembler à des poupées d’exotisme et si ce n’est pas le cas... et puis ces "salons du livre de l'outremer", ça ne te laisse pas un goût d'exposition coloniale de ce qui se pense outremer?
Certes le texte ou plutôt le "subtext" est imprégné d'une spécificité culturelle, mais le sentiment et le virtuel textuel ne sont-ils pas universels; je préfère un "salon du livre" tout court, ou sur un thème particulier, qu'un "salon du livre de l'outremer". J'avais été invitée au salon du livre de Vernon et je n'ai pas pu y aller pour les raisons que tu connais.
Mais je préfère de loin, qu'on me sélectionne "par hasard", parce qu'on a vu et lu un livre "par hasard", plutôt que de jouer sur des relations et d'être étiquetée à la vente comme du "made in fenua".
Comme cette personne que tu ne connais pas, et qui a lu le Bambou Noir dans le TGV, marquée par le personnage: n'est-ce pas pour cela que nous écrivons? pour toucher l'inconnu, plus que l'entourage? nombreux sont les écrivains étouffés par les critiques des proches, qui n'ont pu respirer qu'une fois morts. (excuse le cynisme ! )
Tu n'as pas attendu qu'un cours se donne à l'upf pour poursuivre ton travail d'écrivain et de penseur. Mais il est passé le temps de "la littérature émergente" et je pense que Sylvie André entame le processus en étudiant la matière locale et en la comparant aux textes post coloniaux (le terme n’a rien à voir avec la politique) ; j'approuve la démarche du professeur qui se ressource, plutôt que de celui qui nous ressort chaque année les mêmes cours.
il existe des mandarins, étrangement ceux là mêmes qui se revendiquent dans le « nous », sans s'en rendre compte, ils se glissent dans le moule du typique. Nous devons nous garder de voir en une personne, qu'une seule caractéristique, qu'une seule pensée...
il me semble bien, que le journal de COOK fait état de nombreuses querelles intestines lors de son passage à Tahiti. Ces querelles sont toujours là, même si elles sont autres. Voulons-nous ressembler à un passé qui ne nous rassemble pas, mon frère?
c'est pourquoi, je serai plus positive que toi : notre littérature postillonne et la critique littéraire- telle qu'elle mérite d'être nommée- est émergente. Elle coulera aussitôt qu'elle sera découverte, tout simplement parce qu'à l'heure actuelle, la critique littéraire est fortement remise en question en occident.
Notre littérature vivra le destin de ces îles. J'aurais aimé que les choses aillent plus vite. La terre tourne sous nos pieds, je ne la sens pas bouger. C'est peut-être la même chose pour nos fictions, nos poèmes, nos encres.
Bonne journée.
Que j'admire tout de cette écriture en discontinue, comme un appel d'air, plus en avant dans l'offre juste et bien pesé d'une lettre, écrire du temps ouvert jusqu'aux heures tardives, sans trop y voir respirer en quelconques surfaces lettrées une réponse, une confirmation, une naissance ou naître par le moyens des mots qui enfantent ou m'enfante nous enfante indéfiniment. Ecrire tout le temps qui s'y consacre, me consacre, nous consacre lecteurs curieux, assoiffés, mécontent, satisfait, chercheur autodidacte. Transcrire à perte de vue sur de matières ambulantes toutes nos rêveries d'un genre, notre alternance juvénile, notre libre réflexivité, notre parcourt à forte amplitude aussitôt qu'il se use au contacte des autres, de nous même, comme une histoire sans fin. Une succession de répliques qui n'en finissent pas d'alourdir sans mesure notre culture originelle. La culture c'est nous, le temps c'est nous, l'espace est un terrain de jeu d'expression artistique.Le big bang culturel est à voir venir.