PENSER LA SPHERE DU POLITIQUE:
LA CONTRIBUTION DES ECRIVAINS
DES PAYS «EMERGENTS»

Par Sylvie André, Professeur à l'Université de la Polynésie francaise.

Résumé

Cet article se place dans une perspective résolument interdisciplinaire, utilisant les apports de la théorie de la littérature, du droit public ou encore de l’anthropologie, pour analyser la fonction sociale que peut remplir la littérature dans un type de société donnée. Les écrivains des sociétés postcoloniales sont un excellent sujet d’étude car ils revendiquent en toute conscience d’être une force de proposition pour la collectivité. Cet article met plus particulièrement l’accent sur la façon dont les sociétés postcoloniales, à travers la production littéraire, tentent de repenser le lien politique. De l’Afrique à l’Océanie contemporaines, se dessinent des schèmes interprétatifs communs. Ceux du droit du sol, de l’Etat-nation, de l’Etat marxiste, sont toujours sollicités pour tenter de répondre aux défis politiques et sociaux d’aujourd’hui et proposer de nouvelles façons de penser la sphère du politique.

Extrait

Au-delà de ces pensées utopiques, est-il envisageable d'échapper à la mondialisation des conduites et des idées? En tout cas, les écrivains sont conscients du risque et tentent de le penser à travers leur création esthétique.

En 2002, l'écrivain polynésien Chantal Spitz publie un nouveau texte qui fait un sort rapide à une ville en proie à toutes les affres de la mondialisation: «on va avec mes copines au cinéma après on va au snack manger des hamburgers et boire des milk shakes. C'est super. On écoute toujours de la bonne musique à la radio du reggae du disco.»52. Ici un cliché en chasse un autre! Jean-Marc Pambrun dénonce lui aussi les conséquences de la mondialisation, qui atteignent les parties les plus fragiles de la société. Tahiti par exemple vend son image au lieu de vivre la tradition et soucieuse de préserver le pactole que constitue le mythe, n'évolue pas dans les représentations qu'elle donne d'elle-même, y compris les représentations autochtones, telles que danses et chants. Face à cette culture «fossilisée» se répand une culture du pauvre qui est aussi une culture de masse. On arrive à la «diffusion d'une culture de masse en miettes qui véhicule à tout va des valeurs occidentales souvent difficile à identifier et (qui) tendent un peu plus à perturber la personnalité polynésienne.» 53. Cette culture de masse, avec ses dépliants, ses publicités vend du rêve: « Un dépliant touristique oublié sur la banquette arrière du taxi évoquait quelques stars et de gros hommes politiques (du pays, ceux-là) qui avaient choisi cette île comme villégiature»(p66). Elle perpétue, mais de manière frelatée, le cliché de la Nouvelle Cythère de Bougainville. Jean-Marc Pambrun résume cet univers sans qualité de manière cruelle: «Il (…) avait envié (les habitants d'Ouessant) de ne pas avoir à souffrir de voir leur monde se limiter à des cartes postales dégoulinant d'huile solaire étalée sur des fesses bronzées» ( p43). Titaua Peu note le plaisir de sa grandmère à aller voir Marlon Brando dans le Parrain, Chantal Spitz évoque le reggae et le disco. Conséquence de la mondialisation des échanges, cette culture de masse s'empare parfois d'éléments de la culture polynésienne ellemême, pour les caricaturer. Ainsi, le tatouage devient-il le signe de reconnaissance d'une jeunesse en quête d'identité, mais qui l'utilise sans aucune idée de la tradition: «on se tatouait, on se laissait pousser les cheveux, comme «avant», sans même se soucier de cette (…) Histoire qui restait à dire et surtout à éclairer» (p104). Il est aussi adopté par les Blancs, qui s'exonèrent ainsi de leur responsabilité collective. Cette culture se manifeste aussi par l'utilisation d'un «francotahitien », signe de reconnaissance mêlant un français relâché et quelques vocables de reo mao'hi, ainsi que le transcrit Stéphanie Ari'irau: «Mais il faudrait pa'i que tu t'habilles mieux, que tu mettes pa'i les robes que j'ai achetées chez machin chose. La mea ma, la tinito». (p24) Il s'agit là sans aucun doute de la description d'une réalité vécue au quotidien, qui rapproche indéniablement les univers symboliques. N'est-elle pas la marque de ce que dénonce Titaua Peu: «Nous, avec nos vides intérieurs, nos mots devenus piètres mélanges de deux cultures fantomatiques. Fantomatiques, parce que l'une n'était pas nôtre, parce que l'autre ne l'était plus.» (p100)

On relève aussi que les oeuvres écrites après 2000 dénotent une formidable ouverture au monde, grâce ou à cause des médias, radio et télévision: «un vieux transistor noir, à l'antenne cassée, débitait des communiqués à peine audibles. La femme qui parlait (…) avait réussi à porter au monde, dans le monde, Tahaa et toutes les autres îles» (p80). La Polynésie n'est plus à l'écart du monde, protégée par l'océan. A Papeete, lors des émeutes de 1995, «Le «monde», j'étais en «plein dedans», comme le dit l'héroïne de Mutismes. De la même façon on retrouve dans Je reviendrai à Tahiti des références à l'histoire immédiate, c'est à dire au Taui politique. Désormais les références historiques ne sont plus celles du passé de la Polynésie, mais celles d'une histoire récente à l'échelle mondiale, où Pouvanaa A Oopa et les essais nucléaires en Polynésie bien sûr mais aussi la guerre d'Algérie occupent une place privilégiée. Stéphanie Ari'irau se réfère plusieurs fois au Metua et à son exil, résultant d'un procès truqué où il avait été accusé de fomenter des troubles contre la France. Alors que les Essais nucléaires étaient évoqués comme une fiction romanesque dans l'Ile des rêves écrasés, ils sont désormais cités comme un épisode capital de l'histoire polynésienne: «Chirac annonçait la reprise des essais nucléaires. (…) Notre Histoire devaitelle rester la même?». (pp110-111). Les séquelles du colonialisme sont envisagées à l'échelle de la planète. Dans Je reviendrai à Tahiti sont évoqués le long règne d'Omar Bongo au Gabon, la guerre en Irak ou encore Francis Ona le révolté de Bougainville. Titaua Peu, quant à elle, cite Sadate, Castro, Arafat, Dayan, Ben Gourion ou fait allusion aux guerres civiles en Afrique. Mais la guerre d'Algérie demeure un grand événement symbolique, la célébrité d'Albert Camus ou de Sartre n'y étant pas étrangère. Titaua Peu fait dire à son héroïne: «Je recherchai tout ce qui concernait la guerre d'Algérie, si fantomatique sous nos cieux, ayant pour unique réalité et postérité son nom. Camus m'apportait les saveurs, les odeurs…» (p69). Ari'irau relie Jean-Paul Sartre à son engagement du côté du FLN. Les écrivains polynésiens actuels semblent désireux d'assumer le paradoxe de la mondialisation: ouverture au monde en même temps que revendication identitaire.

52 Chantal Spitz Hombo (Ed Te Ite, Tahiti) 100.
53 Jean-Marc Pambrun "Clairsobscurs ma'ohi…" in Dixit 1997 (Ed Créaprint, février, Papeete) 143.