1. LES MOTS


A médecine officielle, il faut guérir des maladies « officielles », à médecine traditionnelle, la maladie est analysée autrement, et se retournent celles et ceux vers les Tahu’a (dont certains sont répertoriés par la DRCL et la CPSH.)qui sont « malades autrement »

Il faut considérer plusieurs guérisseurs de la médecine traditionnelle, comme dans la médecine officielle où nous avons des spécialistes. Selon les maladies, les soignants sont herboristes (qui rencontrent des difficultés à conserver certaines plantes sans qu’elles ne soient aliénées par les pollutions ou engrais), masseurs…

Le Tahu’a, lui, « n’utilise aucun remède, entre en contact avec les esprits des défunts ou les divinités. » Selon Tihoni Brotherson on peut « devenir sorcier, sans école, sans initiation mais par l’intermédiaire de 4 rêves différents » En contrepartie du pouvoir « Le sorcier choisit comme victime celui qui marche sur ses pieds ».

Etre Tahu’a n’est pas un choix, c’est un destin régulé par le rêve, entité puissante et déterminante, que je perçois comme un « vase communiquant » avec l’autre monde, l’inaccessible « nôtre » dominé par l’ancestral.

S’il vous semble, ici, transgresser la frontière du rationnel, sachez que d’après cet ouvrage, il est un « tahu’a » local régulièrement consulté par de grandes personnalités politiques de notre île.

L’auteur Simone Grand, en tant qu’observatrice et même en tant que « patiente» (en 1991), cite de nombreux exemples où des guérisseurs ont enlevé le mal (physique ou mental) quand la médecine officielle demeure inefficace. Mais je ne peux pas tout dévoiler, je vous invite à lire l’ouvrage.

Simone Grand nous ouvre la porte d’un monde marginalisé, avec les mots de la langue natale. Elle le referme sur deux faits divers, clash entre atavisme local et Justice occidentale.

Une approche sémiologique, qui nous permet de comprendre le système de pensée des médecins traditionnels. Exemples.

TIURAI le guérisseur, (1835-1918), distinguait et soignait 4 types de maladies (Selon Orsmond Walker):

Ma’i tino : maladie du corps • Ma’i mana’o : maladie de la pensée, de l’idée • Ma’i varua : maladie de l’esprit (d’un défunt) • Ma’i vaite : maladie de l’âme

« La maladie est un élément extérieur qui est devenu la possession de quelqu’un » : Ua pohehia vau i te ma’i, la maladie est un « un non moi »

Pour les maladies spontanées, inexpliquées, inattendues, il y a la…

Ma’i tapiri/ maladie surnaturelle

Ua totoahia’oe : quelqu’un t’a joué un mauvais tour, t’a sabotée, jetée un sort.

Ua fa’aarahia to te pô, na te ho’e vahine pohehae/ Une femme jalouse a réveillé quelqu’un dans la nuit. Bien souvent ces maladies sont déclenchées par la convoitise, la jalousie, le ressentiment et la rancune, te nounou, te pohe hae, te ‘ino’ino e te tapa’opa’o d’une personne de l’entourage familial, social ou professionnel, ou même, des propres sentiments du malade.

« Pour être efficace, le soignant doit être ‘ana’anatae, motivé. » Ce même mot signifie en hawaiien « lumière » connotation positive de la sorcellerie, « étincelle ».

« Les vivants peuvent réveiller les esprits, fa’a ara to te pô, pour nuire à ceux qui sont désignés ; activité dangereuse car si la personne est protégée par ses propres tupuna, les « réveillés » ont été dérangés pour rien et se retournent contre ceux qui les ont dérangés pendant leur sommeil, jusqu’à ce que la faim soit apaisée. « e’amu’ratou » »

Feia tahutahu (attiseurs) : communiquant avec les esprits familiers.

La contre sorcellerie aurait été le travail d’un fa’atere « celui qui fait bouger ou glisser » qui retourne le sort.

Utu’a : la malédiction transgénérationnelle, quand un tapu ancestral a été transgressé.

* Le 4ème REGARD de Simone Grand, Polynésienne :

« Je considère ma réalité comme une et indivisible, née d’une addition de rencontres et non d’un morcellement. Comme des roches sédimentaires superposées, dont chaque élément est clairement identifiable, peuvent être transformées lors de phénomènes tectoniques d’importance en une roche métamorphique complètement autre, totalement différente mais ayant gardé le souvenir de ses origines recomposées, avec parfois la trace d’un fossile, il en est ainsi du métis. »

Ce 4ème regard, regard métis (je rajoute qu’en grec, Métis = sage) est défini d’entrée de texte. L’auteur cite ainsi Melanie Anae qui considère 3 regards :

- Celui de l’INSIDER- intégré dans le groupe, sorte de « pièce rapportée » dont la difficulté est qu’à un moment ou à un autre, cet observateur se voit plus ou moins contraint de prendre part à l’une ou l’autre tendance de ce groupe, que ce soit les dominateurs ou les dominés du groupe, l’insider a « une dette » de reconnaissance envers le groupe qui l’a accueilli.

- de l’OUTSIDER, dont le regard extérieur n’est pas toujours garant d’authenticité (exotisme)

- celui du Native ne l’est pas pour autant : discourir sur soi même est une démarche difficile, pouvoir observer sans « bousculer toute une tradition d’habituel silence, d’habituelle soumission aux jugements d’illustres devanciers »

Le 4ème regard est un regard audacieux qui doit reconnaître les souffrances ancestrales et accepter sa propre entité telle quelle, sans jugements de valeurs.
D’où, ce terme de « biopsie du pô » que j’ai utilisé plus haut : l’auteur est sans conteste, universitaire, chercheur, intellectuelle, qui n’hésite pas à faire référence à Freud (Totem et Tabou) dont l’approche mécanique du rêve peut-être bousculé par la conception polynésienne du rêve, marqueur du destin ou transitoire de l’autre monde.

Simone Grand pénètre un monde « underground » de notre société, mis à part, interprétation sans aucun jugement de valeur, que de l’observation et du constat : Elle prend contact avec les guérisseurs, teste elle-même les massages et soins, parfois, les interroge, et expose leurs sentiments, la façon dont ils sont considérés, leurs places dans notre société. Les guérisseurs « douteux » sont vite repérés. Les autres nous inspirent beaucoup de respect.

Simone Grand insiste sur « Métisse je le suis et je ne vois pas pourquoi je renoncerais à une parcelle de patchwork pour me conformer au goût du jour qui rejette les origines européennes après avoir rejeté les tahitiennes » *

« J’ai compris très tôt que les principaux obstacles à l’épanouissement de la population autochtone résidaient dans les préjugés racistes du colonialisme »

Simone Grand percevra la médecine traditionnelle comme un refuge pour une population ayant subi un traumatisme passé. La médecine traditionnelle est impalpable à l’occidental (d’où l’importance de la langue de prédilection : le tahitien) Elle ne peut être reconnue que dans le contexte du dialogue. Un dialogue qui existe dans certains pays limitrophes au nôtre.

  • Les Autres.

Comme pour bien des domaines, il nous faut partir ailleurs pour mieux comprendre la situation locale.

En Alaska, 2 guérisseurs indiens sont salariés du gouvernement.

La Pridoc Pacific Region Indigenous Doctor’s Congress réunit et partage les connaissances sur les peuples indigènes.

A Hawai’i, on insiste sur la reconquête de l’estime de soi en passant par l’amour du divin, « une adaptation des soins traditionnels à de nouveaux besoins de la population hawaiienne » selon l’auteur.

En 1977, une Résolution de l’OMS promouvant la recherche sur les systèmes de soins traditionnels.

1987 le département de la Santé (NZ) développe l’interaction avec les praticiens maoris traditionnels ;

1992, création du Comité national de soignants traditionnels maoris.

Ect.

Enfin, tout se rapporte à la Culture, notre fibre tisseuse. Simone Grand analyse les répercussions de la religion, autant que de la colonisation, sur l’étouffement apparent de la médecine traditionnelle. Elle définit ainsi 5 thèmes culturels de la Santé:

1. avoir un lien spirituel avec le lieu ancestral 2. relier le passé, présent et futur 3. tester en intention et compréhension 4. s’ouvrir au flux d’énergie et l’utiliser 5. sentir la terre ancestrale comme un refuge

La terre est Culture pour le Polynésien

Après avoir éparpillé ainsi des morceaux du puzzle de « Tahu’a » de Simone Grand, constatons que si l’on craint tant une dissémination de la culture polynésienne, cet ouvrage contemporain- parmi d’autres, comme ce dernier sorti sur le Va’a- qui répertorie, analyse, raconte et observe, contribue à conserver un extrait de la mémoire ma’ohi, embrassée aujourd’hui par les métissages polynésiens.__