Le pe’ue et le tifaifai
Par Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun le mercredi 8 août 2007, 10:23 - Articles politiques - Lien permanent
Les Nouvelles de Tahiti, édition du mercredi 8 août 2007
Il y a quinze ans, les 21 avril et 16 septembre 1992, Les nouvelles de
Tahiti publiaient deux de mes articles dans lesquels j’exhortais les
« partis frères » à déposer les armes afin d’instituer une nouvelle
conscience politique. L’instauration du Taui en 2004 laissa
planer un instant l’espoir de cette grande réconciliation que j’appelai alors
de tous mes vœux. Mais le vent de l’utopie politique est retombé rapidement. Et
aujourd’hui, il souffle à nouveau dans toutes les directions, pris au piège
dans la caldeira idéologique de l’Assemblée de la Polynésie. Du coup, pour
preuve que rien n’est jamais nouveau sous le soleil polynésien, le texte qui
suit publié le 16 septembre 1992 reste d’une curieuse actualité, même si les
protagonistes ont changé… ou si peu. Extraits.
« Le pe’ue et le tifaifai »
Te nuna’a ma’ohi te ari’i nui
Cet article fait suite à un texte paru dans l’édition du mardi 21 avril 1992 des Nouvelles de Tahiti sous le titre « Déposez les armes ! Appel pour une nouvelle conscience politique ». Dans cet article, je dénonçai cette course insensée et ridicule au titre suprême de président de gouvernement et affirmai qu’il n’y avait plus d’enjeu véritable qui puisse justifier les querelles politiques d’aujourd’hui. Et je concluais notamment que :
« il serait temps de pouvoir décréter la fin de l’idéologie politique actuelle et d’instituer une nouvelle conscience politique qui puisse rendre à celle-ci ses lettres de noblesse. Et cette nouvelle conscience ne pourra exister qu’à la condition que tous les petits partis frères déposent mutuellement leurs tuniques et leurs épées d’un autre temps aux pieds de leurs pseudos adversaires et abaissent les palissades ridicules qui les séparent. C’est la seule façon de répondre à l’attente de tous ceux qui nourrissent de grands desseins pour que la Polynésie puisse assumer son propre destin et qui rêvent au jour où tous les hommes politiques dont nous nous sentons si proches soient les convives d’un même ‘ahima’a.»
Il faut se rendre à l’évidence (…) Les hommes politiques dont nous avons
tout à attendre conservent précieusement leurs épées à portée de la main alors
qu’ils savent très bien qu’elles ne leur sont d’aucune utilité puisqu’ils n’ont
aucune intention de se détruire. En fait, n’étant pas décidés à s’inviter
mutuellement à partager le même ahima’a, ils s’en remettent
encore à la population pour décider du choix de leur champion. (…) Ils nous
incitent à dérouler sur nos pe’ue leurs couleurs respectives
et à choisir l’une d’entre elles. Pourtant, (…) un tifaifai
est tellement plus beau qu’une simple bande d’une, de deux ou de trois
couleurs. Le pe’ue quant à lui, n’appartient à personne mais à
toute la communauté (…) La seule couleur qui lui conviendrait éventuellement de
revêtir est le rouge, le ‘ura, symbole de la fonction
contemporaine des électeurs qui seuls ont le pouvoir d’accueillir dans leurs
demeures les prétendants au titre de maro ‘ura, symbole du
prestige et du pouvoir des ari’i d’antan (…) Car en fin de
compte, qui des hommes politiques ou des électeurs dans notre pays détient le
véritable pouvoir de souveraineté à l’occasion de chaque scrutin ?
O-te-nuna’a-ma’ohi-te-ari’i-nui !
(...) les Polynésiens veulent se rassembler autour d’un projet fédérateur
qui parlent à leur coeur et à leur identité alors que les hommes politiques
entretiennent les partitions et les divisions. Le peuple polynésien ne devrait
plus former qu’un seul être dans la démarche de tout homme politique. Vouloir
le diviser, c’est lui infliger une torture morale qui le rend dans l’incapacité
de décider sereinement de tout son être et avec toute son énergie. (…) Nous
sommes fatigués de nous battre quotidiennement pour régler des problèmes qui ne
se poseraient pas si une majorité de démocrates gouvernait notre pays. Nous
sommes fatigués d’entendre les hommes politiques nous parler de démocratie,
mais qui ne font quasiment rien pour la faire respecter, que ce soit dans les
institutions (…) et - surtout - au sein même de leurs propres formations
politiques. Un vrai démocrate doit désirer la rencontre, accepter le dialogue,
donner l’initiative à l’expression de différents courants de pensée, faire
preuve d’intelligence et de générosité pour enfin faire alliance. Ce n’est pas
dans son intérêt qu’il doit le faire, mais dans celui de la population. Ni sa
dignité, ni sa réputation ne peuvent souffrir d’une telle démarche. Seules
celles du peuple doivent être regardées. Le pardon doit se substituer à
l’amour-propre, la générosité à l’orgueil, l’abnégation au désir
personnel.
Mais, il faut le répéter :
« ne nous contentons pas de l’espoir qu’une nouvelle alliance pourrait de nouveau éveiller en nous. Il faut aussi que la nouvelle classe politique qui lui corresponde émerge. Car en Polynésie, il existe un paradoxe qu’il faut briser : si les idées justes finissent toujours par triompher, elles finissent aussi par être dévoyées, car ce ne sont pas toujours les hommes justes qui les portent. »
En clair, il faut savoir distinguer les unions d’intérêts et les compromis d’un
jour, des alliances profondes, salutaires et de longue durée qui seules peuvent
forger un nouveau sentiment national identitaire et un régime démocratique
libéral original axé sur les valeurs polynésiennes et tout particulièrement sur
le respect sacré des populations polynésiennes qui n’attendent que votre
tifaifai pour unir leur pe’ue.
Jean-Marc Pambrun
Les nouvelles de Tahiti, 16 septembre 1992