« Le pe’ue et le tifaifai »

Te nuna’a ma’ohi te ari’i nui

Cet article fait suite à un texte paru dans l’édition du mardi 21 avril 1992 des Nouvelles de Tahiti sous le titre « Déposez les armes ! Appel pour une nouvelle conscience politique ». Dans cet article, je dénonçai cette course insensée et ridicule au titre suprême de président de gouvernement et affirmai qu’il n’y avait plus d’enjeu véritable qui puisse justifier les querelles politiques d’aujourd’hui. Et je concluais notamment que :

« il serait temps de pouvoir décréter la fin de l’idéologie politique actuelle et d’instituer une nouvelle conscience politique qui puisse rendre à celle-ci ses lettres de noblesse. Et cette nouvelle conscience ne pourra exister qu’à la condition que tous les petits partis frères déposent mutuellement leurs tuniques et leurs épées d’un autre temps aux pieds de leurs pseudos adversaires et abaissent les palissades ridicules qui les séparent. C’est la seule façon de répondre à l’attente de tous ceux qui nourrissent de grands desseins pour que la Polynésie puisse assumer son propre destin et qui rêvent au jour où tous les hommes politiques dont nous nous sentons si proches soient les convives d’un même ‘ahima’a


Il faut se rendre à l’évidence (…) Les hommes politiques dont nous avons tout à attendre conservent précieusement leurs épées à portée de la main alors qu’ils savent très bien qu’elles ne leur sont d’aucune utilité puisqu’ils n’ont aucune intention de se détruire. En fait, n’étant pas décidés à s’inviter mutuellement à partager le même ahima’a, ils s’en remettent encore à la population pour décider du choix de leur champion. (…) Ils nous incitent à dérouler sur nos pe’ue leurs couleurs respectives et à choisir l’une d’entre elles. Pourtant, (…) un tifaifai est tellement plus beau qu’une simple bande d’une, de deux ou de trois couleurs. Le pe’ue quant à lui, n’appartient à personne mais à toute la communauté (…) La seule couleur qui lui conviendrait éventuellement de revêtir est le rouge, le ‘ura, symbole de la fonction contemporaine des électeurs qui seuls ont le pouvoir d’accueillir dans leurs demeures les prétendants au titre de maro ‘ura, symbole du prestige et du pouvoir des ari’i d’antan (…) Car en fin de compte, qui des hommes politiques ou des électeurs dans notre pays détient le véritable pouvoir de souveraineté à l’occasion de chaque scrutin ? O-te-nuna’a-ma’ohi-te-ari’i-nui !

(...) les Polynésiens veulent se rassembler autour d’un projet fédérateur qui parlent à leur coeur et à leur identité alors que les hommes politiques entretiennent les partitions et les divisions. Le peuple polynésien ne devrait plus former qu’un seul être dans la démarche de tout homme politique. Vouloir le diviser, c’est lui infliger une torture morale qui le rend dans l’incapacité de décider sereinement de tout son être et avec toute son énergie. (…) Nous sommes fatigués de nous battre quotidiennement pour régler des problèmes qui ne se poseraient pas si une majorité de démocrates gouvernait notre pays. Nous sommes fatigués d’entendre les hommes politiques nous parler de démocratie, mais qui ne font quasiment rien pour la faire respecter, que ce soit dans les institutions (…) et - surtout - au sein même de leurs propres formations politiques. Un vrai démocrate doit désirer la rencontre, accepter le dialogue, donner l’initiative à l’expression de différents courants de pensée, faire preuve d’intelligence et de générosité pour enfin faire alliance. Ce n’est pas dans son intérêt qu’il doit le faire, mais dans celui de la population. Ni sa dignité, ni sa réputation ne peuvent souffrir d’une telle démarche. Seules celles du peuple doivent être regardées. Le pardon doit se substituer à l’amour-propre, la générosité à l’orgueil, l’abnégation au désir personnel.

Mais, il faut le répéter :

« ne nous contentons pas de l’espoir qu’une nouvelle alliance pourrait de nouveau éveiller en nous. Il faut aussi que la nouvelle classe politique qui lui corresponde émerge. Car en Polynésie, il existe un paradoxe qu’il faut briser : si les idées justes finissent toujours par triompher, elles finissent aussi par être dévoyées, car ce ne sont pas toujours les hommes justes qui les portent. »


En clair, il faut savoir distinguer les unions d’intérêts et les compromis d’un jour, des alliances profondes, salutaires et de longue durée qui seules peuvent forger un nouveau sentiment national identitaire et un régime démocratique libéral original axé sur les valeurs polynésiennes et tout particulièrement sur le respect sacré des populations polynésiennes qui n’attendent que votre tifaifai pour unir leur pe’ue.


Jean-Marc Pambrun

Les nouvelles de Tahiti, 16 septembre 1992