''La nuit des bouches bleues'' de JMT Pambrun : En filigrane du discours dialogique, définition d’une littérature francopolynésienne Mosaïquée
Par Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun le mercredi 10 août 2005, 20:59 - L'atoll - Lien permanent
(II)
Universalisme & humanite: Rua Tini et la Fee de l'Eau.
Comme c’est le contraste qui fait la mosaïque, les deux entités humaines, ou plutôt les deux ‘esprits’ de la pièce sont divisés eux aussi par leurs caractères, leurs opinions, mais se rejoignent dans une mémoire collective et un passé douloureux.
La fée de l’eau est une ‘Merline’ :
Merlin, né savant, figure énigmatique du rire, incarne l’antéchrist, car à la naissance il ria, de la même façon que le Christ , lui , pleura. La fée de l’eau accorde une grande importance à l’humour et se met parfois à taquiner le guerrier Rua-Tini.
Elle est née savante, fut brûlée vive sur un bûcher par des hérétiques qui la prirent pour une endiablée, et finalement sauvée par un druide. Tout la rattache au personnage mystérieux Merlin : le savoir, l’humour, et son appartenance au monde fantastique.
La joie de vivre de la fée complète la mélancolie du guerrier Rua-Tini : Ainsi lui conseille-t-elle, avant sa renaissance corporelle : ‘Tu auras de quoi t’égayer/ Mais tu sais que tout a changé./ Il te faudra fuir ta raison/ Pour apprécier ces sensations’ (1133-1136)
Au début de la pièce, le guerrier Rua-Tini se retrouve face à lui-même dans une sphère intemporelle.
Il cherche les siens (‘aucun des miens n’est descendu’).
Il tient un discours anticolonialiste rappelant inévitablement le ‘discours sur le colonialisme’ de Césaire (‘Hélas ! l’esprit occidental/ a ce soucis fondamental/ d’opposer les choses entre elles/ de comparer le sucre au sel’ 889-892).
Il commente son expérience coloniale sur un système de pensée Césairien (effet perverse de la colonisation qui rend le colon ‘sauvage’, lui fait perdre toute trace d’humanité) : Rua-Tini condamne le peuple occidental et sa mission civilisatrice contradictoire, ‘Comment un peuple aussi savant/ put-il être aussi ignorant/ que depuis le temps qu’il s’enlise/ c’est lui-même qu’il civilise ?’
Son titre même de ‘guerrier’ marque son caractère : Il se donne pour mission la defense de son peuple. Rua-Tini est fier de ses origines, ‘il n’a pas le temps de rire’, dit-il à la fée. Il est décrit comme un homme ‘orgueilleux’.
Enfin, ce qui rend le personnage encore plus humain, c’est sa sensualité, son désir incontrôlable de pénétrer les pensées de femmes, ses transes qui pourraient être le sujet d’un autre développement. Je vois dans Rua-Tini un être donjuanesque, à la fois conquérant, narcissique et sensuel. Il a, dit-il fièrement, engendré toute une nation. Ses paroles sont celles de la séduction et de l’amour :
‘Mère, ô ma terre bien aimée,
J’aime tant à te contempler,
Au bord de ton ventre, accroupi,
Je vois renaître ton esprit.
…
De tes pensées au goût de miel.
Les Dieux sont là, prêts à glisser
Dans le cœur de l’humanité
Pour reformer son unité
Dans l’amour et l’humilité.’ (1401-1412)
Chacun se raconte sa mort : La fée, sa douleur sur le bûcher, Rua-Tini, tué par les canons anglais. C’est la mémoire traumatique qui les réunit. Leur rencontre dans le monde du milieu, une sphère intemporelle, une sorte de limbes, est un soulagement pour Rua-Tini qui va pouvoir se refléter dans la fée de l’eau. Rua-Tini se transforme en Narcisse, est conforté par le miroir de la fée, dans laquelle il se retrouve.
Rua-Tini a des traits de caractères plus ‘humains’ que la fée (la rancune coloniale par exemple). Il introduit des éléments appartenant à la sphère du monde réel (le fondamentalisme religieux, l’identité nominale Rua-Tini tandis que la fée de l’eau est ‘fée’, la géographie planétaire, etc.)
Tous deux sont des êtres ‘désoeuvrés’ : Le dialogue a une fonction informatrice. C’est l’Autre qui annonce la descendance. Ils se découvrent à travers l’Autre. Ainsi, Rua-Tini apprend de la fée qu’il est père de jumeaux : l’un tatoué, l’autre blanc.
La fée découvre qu’elle est grand-mère de jumelles : Deux petites blondes nées savantes. La gémellité doublée crée un effet de Miroirs dans la pièce où les naissances jumelles renvoient aux deux personnages une descendance similaire.
Effet de miroirs : multiplicité. Gémellité : unicité (jumeaux monozygotes) où les frères ou sœurs évoluent dans une sphère identique, ne vivent que par l’Autre.
Ainsi, même dans la généalogie des personnages, une généalogie entrelacée d’effets de miroirs, on retrouve la multiplicité dans l’unité. Cette unité est incarnée par le mythe de l’Androgyne que l’on retrouve dans les dernières paroles de Rua-Tini :
‘Fée de l’eau, je vois mes enfants.
Comme ils sont beaux ! Comme ils sont grands !
…
Ils se reflètent l’un dans l’autre,
Chacun est la partie de l’autre,
Ils sont les deux parties d’un tout
Ils ne forment qu’un ! C’est fou !’ (1413-1420)
Enfin Rua-Tini et la fée sont des orchestrateurs de rêves qui infiltrent la matière polynésienne dans la mémoire, les subconscients étrangers. Ce sont des êtres entre deux mondes ; un Adam et une Eve pris dans un discours dialogique sur l’Humanité, qui rétablissent une généalogie occultée.
Ils se retrouvent l’un dans l’autre et réconcilient l’unité d’une Mosaïque. Peu leur importe que les jumelles soient blondes, que les jumeaux soient l’un tatoué, l’autre blanc, que la fée vienne de la forêt de Brocéliande et que Rua-Tini soit guerrier Maohi ; ce qui compte pour ces deux esprits errant dans l’intemporel, c’est de retrouver l’unicité, la mosaïque.
LA MOSAIQUE
En filigrane du discours dialogique de ces deux personnages, se dessine une mosaïque propre à l’écriture polynésienne. Le thème de la mosaïque, nous l’avons vu (I), intègre plusieurs niveaux dans ‘La nuit des Bouches bleues’ : générique (structure multiple de la pièce), dialogique (de multiples thèmes abordés : la religion, la décolonisation, l’amour et la stérilité, la mythologie grecque etc.), ‘généalogique’ (effets de miroirs de la gémellité, où l’Autre est inévitablement partie intégrante de soi).
L’œuvre est la ‘partie pour le tout’, son unicité est La Mosaïque, représentée par le ‘tifaïfaï’, tissage (tessiture) qui requiert de la patience et de la créativité. Enfin, l’auteur de ‘La nuit des bouches bleues’ s’exporte au narrataire étranger, en lui présentant des thèmes qui lui sont familiers, des thèmes universels dans lesquels il peut se retrouver (mythologie grecque, discours césairien, Histoire de l’Humanité). L’auteur touche et émeut le narrataire polynésien qui retrouve son histoire, sa mosaïque culturelle dans les propos de Rua-Tini.
Donc, si ‘est littérature toute œuvre qui n’est pas un outil, mais une fin en soi’, la pièce de Pambrun est une fin en soi, un tableau mosaïqué de l’ouverture et de la créativité polynésienne. Enfin si ‘Une jeune littérature se doit, pour exister, de se marquer comme différente, porteuse d’identité et d’une culture originales et vivantes … en même temps adopter des codes universels pour être comprise et lue par d’autres, par des ‘étrangers’. Comment être différent tout en étant semblable ?’
Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun n’a-t-il pas réuni dans cette pièce en un acte la multiplicité dans l’unité ? ‘La nuit des bouches bleues’ est l’emprunte la plus absolue de toute une pensée polynésienne ouverte au monde intellectuel, littéraire et mythologique.
Cette petite pièce, qui pourrait passer inaperçue, tout simplement parce qu’elle n’est pas ‘publiée chez Gallimard ou autre’, ou encore parce qu’elle n’a pas reçu de réponse ‘critique’ dans le monde littéraire de l’Hexagone est, pourtant, la preuve même que la littérature polynésienne n’est pas latente, mais bel et bien vivante, créative, qu’elle fusionne au point de devenir mosaïque.
Mais avant de juger de l’existence d’une œuvre, il faut la lire. Nous verrons dans la troisième partie de cet essai que Pambrun n’est pas l’unique mosaïste de la littérature francophone polynésienne.