1ère lecture de l’allégorie


L'ecriture polynesienne correspond a la confection d'une natte virtuelle, a mi-chemin entre la tradition et la creation.

L'écrivain polynésien suit-il/elle les pas d' Aurora Tetunui Natua?


1- le temps:


Aurora est 'celle qui conta la première son histoire avant de partir': le travail de l'écrivain est de projeter sa fiction passée dans l'avenir, et l'espace de l'écriture est un espace muable plutôt que monodirectionnel passé/présent/futur. L'absence de chronologie dans les évènements n'est pas illogique, la logique du conte, de l'allégorie est onirique.

2- La grotte de Platon:


Cette femme, une conteuse, a les 'yeux grands ouverts' . Pour comprendre l'allégorie de la natte/ le texte, il faut 'plonger dans l'inconnu'... 's'avancer dans le Haere pô'. Le personnage du Tahitien dans le Bambou Noir (sortie du roman, octobre 2005), lorsqu'il est aveuglé, que sa vue devient graduellement douloureuse, comprend de mieux en mieux le monde qui l'entoure. Ce n'est que dans le noir, que nous pouvons apercevoir la lumière. Le conteur, la conteuse, aujourd'hui, l'écrivain, est un explorateur du pô, c'est à dire de 'cet espace magique' où l'imagination et le savoir se rencontrent.

3- l'écrivain polynésien est un guerrier/ une guerrière


'L'histoire personnelle (d'Aurora Tetunui Natua) n'ayant plus d'intérêt pour elle-même'... c'est l'enseignement de cette histoire qui compte essentiellement.

Lire l'écrivain polynésien aujourd'hui, c'est accepter de comprendre comment le, la Polynésien/ne conçoit son monde.

Le recueil de pamphlets du Sale Petit Prince de Pambrun, Mutismes de Peu ou l'île des rêves écrasés de Spitz, aussi différents soient-ils, sont des textes où les narrateurs/narratrices sont de véritables guerriers/ères, à leurs façons. Le combat n'est pas le même, selon le temps, l'espace, l'histoire; mais la vie se résoud à une lutte. Le terme de 'guerrier' est important: le guerrier est noble, fier, fort. Un aïto.

Confection et signification de la Natte


Il y a un temps pour

1- décider de confectionner la natte

2-collaborer

3-assembler

4-inviter

5- remercier

6- distribuer la nourriture aux enfants et aux plus démunis.

Avant tout, remarquons que la Natte est assez fine pour que les invités gardent un contact à la terre, tout en ne touchant pas la terre. La terre étant pour le Polynésien, la matière fertile qui lui permet de ‘pousser’ (Ma’ohi : 1ère pousse d’un arbre) et d’être, la Natte permet ainsi de conserver le contact à l’origine.

Tous les auteurs polynésiens abordent le sujet du contact à la terre, de son appropriation, ou de son désir.

Les personnages appartiennent plus à leur terre, que la terre ne leur appartient. Dans Hutu Painu, Tessier-Landgraf décrit minutieusement la géographie naturelle de la terre natale qui imprègne dans tous ses détails l’esprit de la petite fille, dans L’île des Rêves écrasées, la terre (l’île) appelle sans cesse les personnages, dans Les Cris d’une Tahitienne, Spitz mentionne la coupure du contact au sol, à sa terre, lorsque l’enfant doit mettre des ‘chaussures’… ainsi la Natte permet paradoxalement de conserver ce contact à la terre, tout en représentant un espace bien défini destiné à accueillir les êtres.

La Natte doit s’adapter au nombre d’invités et non pas le contraire : on confectionne la Natte selon le nombre de personnes qui s’assiéront sur cette natte, ainsi on évite l’humiliation de l’exclusion par manque de place. L’espace de la Natte est donc conçu selon les besoins des êtres humains ; cet espace répond au besoin humain, plutôt que l’humain doit s’adapter à un espace.

On retrouve ainsi chez Pambrun des personnages qui traversent différents espaces fluides (le rêve, la réalité) et qui transcendent des espaces temporels et géographiques. Chez Devatine, l’espace de la page est lui-même mis à l’épreuve : à défaut de pouvoir sortir de l’encadrement de sa page, Flora Devatine exploite son espace et s’offre le luxe du Blanc.

Dans différents cas chez nos auteurs, l’espace s’adapte aux besoins du personnage. Les défis sont le plus souvent intérieurs, psychologiques ou émotionnels (dans L’île des Rêves écrasés, les défis des personnages sont identitaires et culturels et liés aux rêves). L’espace de la Natte s’adapte au nombre d’invités comme ces espaces flexibles dans lesquels évoluent certains personnages de fiction (La Nuit des Bouches Bleues ou La passe du voyant dans Huna) L’espace du rêve semble incontournable dans la littérature polynésienne. Cet espace ‘tri-dimensionel’ de l’écriture polynésienne (onirique, géographique, historique) n’a pas réellement de délimitation, il n’est pas figé. Absence de marge, refus de l'encadrement: un anti-exotisme dans l'exploration des sentiments, dans la fiction psychologique.

La Natte traite les humains de façon égale : ils sont tous assis au même niveau ; ni infériorité ni supériorité, la hiérarchie est déjouée. Il s’agit de réunir sur un même sol, une communauté d’invités ou de famille. Cette dé-hiérarchisation ou plutôt égalitarisme symbolique se retrouve dans le parler polynésien : le vouvoiement n’existe que dans le multiple. Le Polynésien tutoie, te parle d’égal à égal. Ainsi le guerrier Rua-Tini lorsqu’il rencontre la fée de l’eau pour la 1ère fois, la tutoie sans la connaître (La Nuit des Bouches bleues). Sur une même natte, l’ouverture idéologique à l’autre ne se rencontre pas l’obstacle hiérarchique.

La Natte permet la rencontre sans heurts, un entrecroisement des contraires qui rappelle la pensée de Glissant dans Poétique de la relation : dans L’esprit de la Natte, l’auteur développe le thème de l’harmonie. Le pacifisme océanien imprime la Natte, aux antipodes de la réflexion Noir/Blanc, maître/esclave que l’on retrouve dans les systèmes critiques de la francophonie africaine.

Le tressage d’éléments distincts se fait de façon rigoureuse : on conserve sa spécificité, on s’entrecroise sans jamais réellement s’aliéner à l’Autre. Cet entrecroisement des contraires se retrouve dans le travail de Pambrun, dans l’ensemble de son œuvre : pièces, essais, pamphlets, romans, articles… ouvrages divers et parfois sans liens les uns les autres, mais qui s’entrecroisent en formant un tout, une unité qui est la matière polynésienne. On retrouve cet entrecroisement des contraires dans l’écriture même, surtout dans la collection de nouvelles Huna où les personnages sont pris entre la logique de l’irrationnel (guidés par le rêve et le fantastique) et la logique du rationnel et de la société dans laquelle ils évoluent. Ainsi, l’auteur polynésien s’apparente à un tresseur de natte. La logique de la Natte reflète dans toute son œuvre. Le fait même qu’il se pose « écriturien » aux 2 écritures suit cette logique d’entrecroisement des contraires.

Enfin, l’auteur Pambrun se réfère au penseur Samoan Malama Meleisa : Tresser la Natte est une nécessité pour les peuples du Pacifique ; il s’agit de former un ‘ensemble’ (on retrouve donc le thème de la Mosaïque), il faut tresser ‘ les aspects sociaux, économiques, techniques, historiques de notre culture pour former un ensemble’

Récapitulons ce que symbolise la Natte :

-la conservation du contact humain à la terre. -l’adaptation au besoin humain. -La hiérarchie est déjoué : sur un pied d’égalité -Le croisement des éléments distincts sans le sacrifice de l’aliénation. -La formation d’un ensemble : l’unité pour le tout. Donc la mosaïque, ou le tifaifai.

L'écriture et le parcours de l'écrivain polynésien correspond à la confection d'une natte virtuelle.


Pambrun lie le parcours initiatique exprimé dans l'allégorie de la natte, à des préoccupations modernes (20). D'où l'incipit de Cohélet 'Ce qui a été, c'est ce qui sera'.

L'écrivain polynésien plonge dans le haere pô, l'inconnu (1), un espace magique 'qui donne à l'homme des pensées profondes'. Il se doit ensuite, tel un guerrier, 'abattre les cloisons', c'est l'énigme, existentielle ou réaliste qui s'impose au personnage. Le combat de l'écrivain polynésien est de faire en sorte que les chemins qui mènent à Anavaharau, le temple sacré, soient des sentiers et non plus des chemins cloisonnés qui forcent au labyrinthe, à l'énigme. Ces 3 chemins: conserver, innover ou créer. L'écriture polynésienne, comme le tressage de la natte, est un cheminement durant lequel tradition et création sont des conditions préalables.

‘Trois chemins…mènent à Anavaharau : le premier vient du large, le second vient de la montagne, le troisième vient des deux. Et c’est celui du cœur.’ (28)


Ecrire avec le coeur, conter avec le coeur, tresser avec le coeur. Le sentiment, l'intelligence de l'émotion, contre toute logique de l'espace et du temps, c'est ce qui fait couler l'encre de nos auteurs polynésiens.