Écritures de l'Indépendance, Indépendance de nos Écritures : Voix d'auteurs en Polynésie
Par Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun le jeudi 19 mai 2005, 23:45 - L'atoll - Lien permanent
Premiere Partie : L'écriture Spitzienne
Si la littérature polynésienne n’est plus une carte postale aujourd’hui, la briseuse du mythe, celle qui accorde à l’écriture polynésienne une dimension humaine, à l’écart des utopies ou des désenchantements européens qui ont pesé pendant longtemps sur cette littérature insulaire, celle qu’on doit remercier, c’est Chantal Spitz .
Difficile de structurer le texte Les Cris d’une Tahitienne : C’est un texte rythmique qui refuse la structure classique grammaticale. Pourtant nous pouvons déceler une évolution de l’état d’âme de l’écrivain qui s’adresse à un lecteur en particulier : son frère.
Si la littérature polynésienne n’est plus une carte postale aujourd’hui, la briseuse du mythe, celle qui accorde à l’écriture polynésienne une dimension humaine, à l’écart des utopies ou des désenchantements européens qui ont pesé pendant longtemps sur cette littérature insulaire, celle qu’on doit remercier, c’est Chantal Spitz .
Difficile de structurer le texte Les Cris d’une Tahitienne : C’est un texte rythmique qui refuse la structure classique grammaticale. Pourtant nous pouvons déceler une évolution de l’état d’âme de l’écrivain qui s’adresse à un lecteur en particulier : son frère.
Les Cris d’une Tahitienne est une longue complainte de l’écrivain qui se demande pourquoi écrire, dans l’intérêt de qui, pour qui écrire. Le premier paragraphe "bombardé" pour ainsi dire, de points d’interrogations sur le "pourquoi écrire" est une introduction à un aperçu historique, politique et émotionnel de la littérature polynésienne contemporaine ressentie par l’auteur. Rapidement, ces points d’interrogations seront remplacés par des mots tahitiens, qui s’incrustent dans le texte, créateurs d’une mosaïque linguistique. Rapidement, les phrases seront lancées sur des "Ô" dans une trame d’oralité polynésienne, phrases toujours rythmées par des segments de refrains. L’aboutissement absolu de cet effort franco-scribe est la francisation des mots tahitiens : quelques vocables désormais académisés accentués accordés…vahiné faré tamouré oukoulélé tatoué. (Les Cris d’une Tahitienne, 203).
Nous verrons à quel point l’écriture de Spitz est actuelle, rénovatrice et annonciatrice d’un nouveau genre de littérature, qui accuse la francophonie tout en usant de la francophonie, une écriture à la limite du suicide, un nouveau genre de littérature qui revendique une indépendance tout en se détachant du vécu africain, antillais et maghrébin. Il ne s’agit plus de "colonialisme", mais "d’autonomisme enraciné" : L’autonomie étant considérée comme "une transfusion". Le rapport d’asservissement pour l’auteur n’est pas un rapport hegelien du maître et de l’esclave , ni de couleur de peau (Fanon, Masques Blancs, Peaux Noires), mais un rapport nouveau, la vie sous perfusion. Une transfusion monétaire, culturelle, et écriturienne qui prend toutes les strates de la société et de l’être polynésien, au point que celui-ci pense ne rien valoir sans cette perfusion monétaire, médiatique ou littéraire de la République française. Être détachée de la francophonie, tout en étant influencée par les "littératures de minorités" : Ce qui m’intéresse c’est ce qui est dit. Par là je me sens proche de la littérature des minorités, noire américaine, antillaise, maghrébine.
Différents textes de Chantal Spitz seront abordés dans cette 1ère partie : Les Cris d’une Tahitienne, Francophonie, entre autres. On trouvera chez Spitz et Titaua Peu quelques similarités dans l’usage du « Nous » et vis-à-vis de l’exotisme gauguinesque.
Nous verrons ensuite dans Tergiversations et Rêveries de l’écriture orale, que la passion pour l’écriture surpasse celle des revendications identitaires. Une écriture hybride et pleine d’espoir, une réflexion sur soi, et une leçon d’humilité : Flora Devatine, et son indépendance de l’écriture.
Nous conclurons notre développement en faisant honneur aux écrivains polynésiens qui se sont exprimés sur le renversement de gouvernement du mois de Septembre 2004 et dont les textes collectés sont en fin de développement : Chantal Spitz, Michou Chaze, Jean-Marc Pambrun et Titaua Peu.
1- dilemmes :
Écris, tu dois écrire… pour nous tu dois le faire… ne réfléchis plus, il est tard… écris. Ainsi la voix-off s’exprime et pousse l’écrivain polynésienne à la page : elle endosse la responsabilité de messagère. Son écriture n’est pas fictive, elle doit transmettre une réalité ou plutôt un vécu (une "réalité à énoncer"). Enfin l’écriture est perçue comme un assemblage, le puzzle d’une identité mosaïquée. L’écriture spitzienne sort de la déchirure, elle est donc profonde, créatrice et sincère. Par sa forme autant que par son fond, fidèlement à l’éparpillement des îles du Pacifique où elle est née, elle n’échappe pas à une des caractéristiques de la littérature polynésienne : celle de la mosaïque.
La voix intérieure de l’auteur est celle du doute, car l’écriture selon Spitz requiert la légitimité : les mots français "squattent" la page, et la pensée de l’auteur. C’est un dilemme linguistique qui n’est pas sans rappeler de nombreux écrivains francophones de l’ère post-coloniale des années soixante : la différence, ici, est que cette écriture est née sous Protectorat français, une écriture de l’Indépendance décalée dans l’Histoire de la décolonisation.
Le refrain parler-écrire exprime l’omniprésence de la langue dominante à la fois écrite et orale. L’écrivain remet en cause la légitimité de son écriture, dresse un méa culpa de son infidélité à sa Ma'ohitude. Elle n’affirme rien, mais repousse les limites structurelles de la syntaxe en bafouant la ponctuation classique, régulatrice : seul le point d’interrogation rythme l’agencement de ses phrases. Si l’écriture spitzienne était une musique, ce serait un rythme cadencé du to'ere.
Elle aborde ce problème de rythme : la cadence du monde occidental toujours de l’avant, toujours plus rapide, qui dépasse insensiblement le rythme polynésien : ils s’étaient installés et ils parlaient, il parlaient, ô comme ils parlaient? Fort vite, plus fort plus vite que nous, toujours partout, suffisants, arrogants, écrasants : mots couperets mots-suicides mots-castration? La "coupure" (« mots couperets ») exprime une symétrie entre deux mondes. Texte de la dichotomie, la "certitude" occidentale s’oppose à l’interrogation polynésienne. S’il existe deux mondes hétérogènes dans l’univers spitzien, la dichotomie n’en est pas moins dissymétrique : le pronom « vous » brille par son absence.
2- La symbolique du « Nous » :
Texte de la dichotomie, le « Nous » s’oppose à « Ils » : le « Vous » brille par son absence. Cette absence symbolise le mur d’incompatibilité à l’Autre. Un peu comme dans Le Neveu de Rameau, dialogue de Diderot entre « Moi » et « Lui » au lieu de « Toi »: la communication est directe, mais l’interlocuteur est objectivé, devient "objet". Similairement, Chantal Spitz supprime le « Vous » pour s’en détacher ; le pronom « Ils », pronom de l’éloignement est préféré à celui de la proximité ou plutôt celui de la reconnaissance de l’Autre. Spitz, manipule le pronom à l’instar de Diderot, mais inversement : l’Autre devient sujet, mais le « Nous » devient objet. Plus clairement : Nous découvrir…nous christianiser… nous coloniser… nous raconter… nous cultiver… nous situer… nous clarifier.
L’écriture spitzienne réfute le métissage littéraire : ainsi L’île des rêves écrasés débute clairement par un texte en langue ma'ohi, sans un seul mot de français. Tout est séparé, le monde spitzien reconstruit sa propre genèse de l’écriture : Exclure le « Vous », c’est rompre l’égalité du discours narrateur-narrataire, c’est appuyer la relation dominante-dominé, sujet-objet.
On retrouve cette valeur symbolique du pronom « Nous » dans Mutismes de Titaua Peu : Pour la première fois, je pouvais dire « nous ». Nous pensions ceci, puis cela. Nous imaginions que notre pays serait plus "vivable" de cette manière-là. Enfin, je découvrais que ce que je ressentais, je ne le ressentais pas dans la solitude, comme auparavant. Les désirs d’égalité et de liberté se trouvaient maintenant partagés […] Comment l’étranger nous voyait-il? Nous n’étions ni de "bons sauvages", ni d’épaisses brutes violentes… (Mutismes, 82-83)
La symbolique du « Nous » est à la fois diégétique chez Chantal Spitz autant qu’elle est idéologique chez Titaua Peu.
Pourquoi écrire en Français quand dialoguer les hommes de mon peuple dans une langue qui les mue en pêcheurs bretons en agriculteurs européens… Le choix de la langue française comme langue de l’écriture, selon Spitz, est une auto-destruction, ce n’est pas un choix, c’est une obligation : devoir utiliser la langue de l’Autre pour être reconnu par l’Autre, alors que l’Autre ne vous lit pas?
L’écriture ne peut donc se libérer que dans le détachement du « Vous ». Le dialogue n’est pas un dialogue d’ouverture, mais un dialogue introspectif : Il s’agit bien de Nous.
3- Cristallisation de part et d’autre :
La politique de francisation linguistique, la symbolique de l’écriture francophone, Chantal Spitz la ressent comme une "monoculture", une uniformisation de la culture polynésienne dont la caractéristique première est la mosaïque géographique, ethnique et linguistique : Nous transcrire sans frelater notre mosaïque identitaire dans une monoculture imposée. Sa mission d’écrivain est de "décrasser les mots", "tramer tresser les phrases", de déjouer l’unicité et d’échapper à la monolangue. La francophonie, selon Chantal Spitz, c’est un piège ("pensée unique", "domination exclusive"). La francophonie, à l’image de son texte dichotomique qui fige le « Nous » et le « Ils/On », cristallise son écriture polynésienne, son identité : "on fige", "on jauge". la littérature polynésienne. La littérature française est une mesure d’évaluation, un critère imposé à l’écrivain francophone évoluant sur un territoire n’appartenant plus à son peuple originel.
Chantal Spitz insiste sur la marginalisation de ce peuple, pris entre deux mondes : Celui de l’Occident et celui de l’Afrique. Les Ma'ohis, ni Blancs ni Noirs, ni Occidentaux ni Africains, ni Caucasiens ni Négroïdes, les Polynésiens, un peuple maillon de la chaîne, un peuple du milieu-isme, éloigné des extrêmes : le Ma'ohi maillon manquant de la chaîne qui mène à l’Humanité.
L’écriture polynésienne qui existe "partout", une écriture de la mémoire, cristallisée, figée sur la peau même de ses hommes (écriture trame de leur peau, écriture tatouée) et par conséquent une écriture organique et palpitante, qui pourtant se retrouve figée dans la mésestime hexagonale. La référence au tatouage reflète le "milieu-isme" du peuple ma'ohi. Le tatouage en effet, n’est ni sous la peau, ni hors de la peau. Sa position est ambiguë, celle d’une écriture légèrement en surface.
La foi, le bonheur, l’amour de l’écriture polynésienne est vive dans le texte, quand des mots tahitiens s’infiltrent, et que l’oralité rythme les phrases (les « Ô ! ») : Nous écrivons beaucoup encore toujours partout. Arii gardiens de la parole ôrero tupuna gardiens de la mémoire pasteurs diacres tavana, tous ont fleuri les feuillets blancs de leur écriture appliquée, alambiquée, noircissant de leur encre la trame du papier, eux qui jusqu’alors avaient noirci la trame de leur peau. Paripari paru paari paparaa tupuna pehepehe âài correspondance mémoires textes fondateurs[…] Tous ces textes, égarés rongés enterrés dérobés expatriés collectionnés, sans reconnaissance sans existence
4- La névrose du biculturalisme : l’écriture schizophrène ou atomisée?
L’écriture la renvoie inévitablement à l’enfance, à la source originelle de sa formation éducative de Polynésienne francisée : Malaise, chosification, déshumanisation : L’école qui me gavait de mes ancêtres les Gaulois Paris capitale de la France éternelle la neige qui recouvre les chaumières […] au clair de lune l’ami Pierrot Arlequin et Colombine la mère Michel dansons la carmagnole à la claire fontaine […] Écrire duperie-de-l’école-à-assainir qui nous niait en illégitimant notre langue, nous chosifiait en récusant notre culture, nous déshumanisait en falsifiant notre essence.
L’enfance oscille entre la culture originelle de l’environnement polynésien, la chaleur du foyer familial, et la culture projetée en outre par l’enseignement à l’école. Deux cultures et histoires décalées qui forcent finalement l’enfant à usurper une identité plutôt que d’emprunter à chacune de ces cultures : En France tout était ordonné planifié structuré les adultes toujours bienséants élégants souriants les enfants toujours polis obéissants et propres. Comment aurions-nous pu rivaliser avec eux. Même les imiter nous était impossible. Ne nous restait que l’usurpation d’identité.
Entre mutisme et violence, l’écrivain renie ses souvenirs : Me souvenir implique que ce souvenir même me soit étranger extérieur externe., elle se détache d’elle-même, de son passé. Le thème de la déchirure, nous le retrouverons dans L’île des rêves écrasés : une cassure qui fait partie intégrante de son identité. Le moule de l’univers spitzien a cette fêlure particulière et inévitable, une fêlure que l’écriture reflète : structures grammaticales anarchiques, mots libérés, une écriture où les mots tahitiens "flottent" parfois en surface, où le "soi" ma'ohi survit. Une écriture qui ondule, de même que cette enfance qui a oscillé entre deux cultures. Mais surtout, une écriture qui démystifie le « Je » polynésien sans jugement de valeur.
Pour le lecteur francophone averti, le texte présent est clair : Je suis ce que vous avez fait de moi, donc, une écriture symptomatique qui pousse la littérature exotique au summum de la chosification de la Polynésie. Un acte quasi suicidaire où l’écrivain polynésienne se considère chosifiée, où elle se chosifie elle-même, elle évite la communication à l’Autre, elle est le « Nous », et l’Autre le « Ils ». Chosification poussée : écriture schizophrène. Et la notion de "suicide" ressort dans l’usage d’une langue qu’on tente par tous les moyens de tronquer, de modifier (structures grammaticales explosées), de métisser (insertion des mots ma'ohi). Mais surtout, l’absence du pronom « Vous », c’est l’absence du regard de l’Autre, l’absence de l’échange : une libération où l’auteur n’a plus de compte à vous rendre.
5- L’inévitable engagement politique
Une fois l’enfance abordée, une fois la déchirure décryptée, l’écrivain passe du "soi" au clan, à la société polynésienne : L’engagement politique est inévitable : Écrire-hoquet contre l’amplitude du mensonge colonial, enfermement de nous-mêmes dans une assimilation dévalorisante dépersonnalisation stérilisante usure invalidante déstructuration névrosante.
Le thème du nucléaire ressurgit dans de nombreux textes polynésiens, et fait partie de l’écriture ma'ohi : une écriture "implosée" que ce soit en calligrammes (Devatine) ou structurellement (Spitz), que ce soit dans les fictions (L'île des rêves écrasés) ou dans les non-fictions (Cris d’une Tahitienne) : écrire-poison contre la flétrisseure atomique, suprême arrogance des militaire et de l’Etat français pérorant devant les caméras qui satellisaient mondialisaient leurs déclarations, ultime marque de mépris pour nous, inquiets, auto-acclamations du coq cocorico alléluia hosanna la France dans son incommensurable génie technologique […]
L’installation du centre d’expérimentation nucléaire et surtout les répercussions économiques qui se sont faites sentir sur le territoire polynésien, sont très présentes dans les esprits. Ainsi Tavae, un pêcheur tahitien dont le bateau est tombé en panne, et a dérivé dans l’Océan Pacifique pendant trois mois, a écrit un "best-seller" sorti chez France Loisirs en 2004 : Si loin du monde. Dans ce journal de survie qui ne concerne en rien le nucléaire en Polynésie, inévitablement l’installation du CEP est mentionnée, très présente dans les esprits, chez les écrivains, et peu importe le sujet de la fiction ou du récit : le nucléaire fait parti de l’écriture polynésienne, de l’identité polynésienne, tel un traumatisme qu’on refuse de taire.
Outre l’installation du CEP, Chantal Spitz condamne aussi le statut actuel "d’autonomie" : Écrire-nausée contre les néo-auto-colonisateurs, conquérants de l’ère autonome moderne, aiguisés aux subventions onctueuses aux aides proliférantes aux solidarités nationales aux abondances sociales, aide-au-développement-pacte-de-progrès-assistanat […] Flots financiers pour anémier nos pâles vélléités indépendantistes nous complaire dans le néant de l’irresponsabilité.(202)
C’est tout un système qui est remis en cause, et il est d’autant plus surprenant de trouver un texte si poignant et critique de la société dans une revue dont le sujet principal aspirait à une forme de "communitarisme" multiculturel de l’Outre-Mer! D’où la toute première question qui débute cet article et qui s’adresse aux lecteurs francophones, et métropolitains : Les cris d’une Tahitienne, les avez-vous entendus? Ironie de la chose : la revue Hermès dans cette publication fait la promotion de la francophonie Outre-Mer, et publie Chantal Spitz et ce texte « Francophonie » anti-francophone. Y a-t-il eu des réactions ? Les cris de cette Tahitienne, les avez-vous entendus? Pourquoi écrivons-nous, aujourd’hui, nous les Polynésiens?
Ainsi Spitz accuse un commencement de dégradation culturelle de son peuple (névroses sentimentales, alcoolisme, assistanat…) et voit en le statut d’autonomie qui régule la Polynésie Française un "humanisme condescendant", "monopole de la désinformation", "milice présidentielle", "tentation totalitaire"…
Enfin, si le message de Chantal Spitz est véritablement poignant et fortement "engagé", cela n’entache en rien ses préoccupations d’écrivain. Dans Les cris d’une Tahitienne, l’écriture prend finalement le dessus sur la dénonciation, et Spitz refuse de se poser uniquement en "messagère". Le message compte moins en lui-même que sa subjectivité et la façon dont il est délivré.
6- Écrire pour ne pas être lue : La survie de soi par l’écriture.
Pourquoi écrire? La question revient, après le déversement de mots "coléreux" dans une structure phrasique dé-ponctualisée : Écrire pour se relier à l’Autre et pour affronter sa différence (202) : c’est par les mots de cette littérature francophone, qu’elle existe et se différencie à l’Autre. Paradoxalement, cette absence du « Vous » dans le dialogue symbolise la volonté de séparation, de distinction, le refus de l’échange. Écrire pour créer la mosaïque polynésienne : Peuple océanien multiple, aux différentes langues, aux atolls et îles éparpillées mais reliées et consanguines. Ainsi Chantal Spitz écrit : Écrire-urgence écrire –cheminer mon peuple dans l’harmonie des peuples de toutes les couleurs, écrire-exigence écrire-perpétuer toutes nos dissemblances pour foisonner l’opulence des génies distinctifs […]
Le paradoxe spitzien : Écrire-partager notre expression neuve. Ce partage, est surtout la reconnaissance de soi par l’Autre, car il faut dé-cristalliser le "mythe", il faut contrecarrer l’exotisme imposé par l’Autre. Chantal Spitz ressent en Gauguin ou Loti une seconde forme de colonisation, une violence que l’on fait à sa Ma'ohitude. L’écrivain Titua Peu exprime le même sentiment à cet égard : Mon pays était devenu celui de Brel et de Gauguin, exclusivement. Brel, je voulais bien, c’est le plus grand des poètes aujourd’hui. Mais Gauguin, j’arrivais pas à l’aimer. Peut-être parce qu’il était partout. Posé dans les bouquins, sur des cartes postales, des tee-shirts. Je n’arrivais pas à trouver toutes ces femmes lascives belles. Un jour je pleurai devant un de ses tableaux. Ces femmes me rendaient tristes […] Quand j’étais petite, je rêvais que maman gagne sur la vie, sur notre père. Alors Gauguin qui peignait la faiblesse, ça me rendait malade. (Mutismes)
C’est par l’écriture que Chantal Spitz souhaite s’affranchir et affranchir sa polynésianité : Écrire-sente-épineuse dans la moiteur d’une pensée exotisée […] Nous affranchir de nos névroses patiemment accumulées comptabilisées depuis des générations, affronter les lectures diverses quand l’écrit, publié, prend vie et s’émancipe publiquement de son créateur, accueillir calmement les hourras et les haros. (203)
Le texte s’achève sur un aveu, une confession pudique de l’écrivain ma'ohi. Le déclencheur ultime qui la pousse à la page est son égoïsme, son désir de contrôle : se sentir créatrice de son propre monde, se sentir en contrôle de son identité culturelle. L’écriture spitzienne est une libération du "soi"; l’indépendance de soi est dans le contrôle des autres (personnages) mais aussi dans le mépris du « Vous ». Il faut pouvoir reconstruire cette écriture "déconstruite" grammaticalement et sémantiquement pour y lire au-delà des mots même, un désir d’indépendance littéraire.
C’est donc à travers l’écriture que les auteurs ma'ohi se ressourcent et se détachent de "l’étiquette exotique", en apportant un regard intérieur à leur monde, mais aussi en modifiant la langue française et en lui accordant une indépendance de l’écriture : Que ce soit les "calligrammes" ou l’espace "géographique" éclaté de la page de Flora Devatine, ou l’anarchie phrasique dé-ponctualisée de Spitz, l’écriture ma'ohi est une re-territorialisation de la page francophone, re-territorialisation mentale, littéraire, esthétique.
Écrire, pour l’auteur ma'ohi, c’est communier avec son passé, ses ancêtres, sa culture, c’est survivre un monde qui n’appartient plus, depuis trop longtemps aux "Immémoriaux". Cette écriture sur l’indépendance de soi, une introspective égocentrique, est donc véritablement une indépendance de l’écriture : Imposée la non lecture? Imposé l’exclusion de la scène littéraire hexagonale ? Tout comme l’auteur retourne l’arme fatale, la langue véhiculaire, contre sa page, elle existe dans une écriture indépendante mais « clandestine » : Car la véritable indépendance, comme nous l’avons signalé ci-dessus, est celle du détachement du regard de l’Autre. Le regard de l’Autre n’a plus d’importance, n’est plus la référence. Le monde littéraire, miroir du monde réel et univers du virtuel, a mis au monde des auteurs océaniens qui connaissent la valeur de leurs œuvres, et n’attendent plus, depuis longtemps, d’être invités chez Pivot ou à la Sorbonne, pour disserter sur leurs ouvrages. Cette littérature existe bel et bien, à cœur battant, rythmée et libre comme l’écriture de Flora Devatine.
Nous verrons à quel point l’écriture de Spitz est actuelle, rénovatrice et annonciatrice d’un nouveau genre de littérature, qui accuse la francophonie tout en usant de la francophonie, une écriture à la limite du suicide, un nouveau genre de littérature qui revendique une indépendance tout en se détachant du vécu africain, antillais et maghrébin. Il ne s’agit plus de "colonialisme", mais "d’autonomisme enraciné" : L’autonomie étant considérée comme "une transfusion". Le rapport d’asservissement pour l’auteur n’est pas un rapport hegelien du maître et de l’esclave , ni de couleur de peau (Fanon, Masques Blancs, Peaux Noires), mais un rapport nouveau, la vie sous perfusion. Une transfusion monétaire, culturelle, et écriturienne qui prend toutes les strates de la société et de l’être polynésien, au point que celui-ci pense ne rien valoir sans cette perfusion monétaire, médiatique ou littéraire de la République française. Être détachée de la francophonie, tout en étant influencée par les "littératures de minorités" : Ce qui m’intéresse c’est ce qui est dit. Par là je me sens proche de la littérature des minorités, noire américaine, antillaise, maghrébine.
Différents textes de Chantal Spitz seront abordés dans cette 1ère partie : Les Cris d’une Tahitienne, Francophonie, entre autres. On trouvera chez Spitz et Titaua Peu quelques similarités dans l’usage du « Nous » et vis-à-vis de l’exotisme gauguinesque.
Nous verrons ensuite dans Tergiversations et Rêveries de l’écriture orale, que la passion pour l’écriture surpasse celle des revendications identitaires. Une écriture hybride et pleine d’espoir, une réflexion sur soi, et une leçon d’humilité : Flora Devatine, et son indépendance de l’écriture.
Nous conclurons notre développement en faisant honneur aux écrivains polynésiens qui se sont exprimés sur le renversement de gouvernement du mois de Septembre 2004 et dont les textes collectés sont en fin de développement : Chantal Spitz, Michou Chaze, Jean-Marc Pambrun et Titaua Peu.
1- dilemmes :
Écris, tu dois écrire… pour nous tu dois le faire… ne réfléchis plus, il est tard… écris. Ainsi la voix-off s’exprime et pousse l’écrivain polynésienne à la page : elle endosse la responsabilité de messagère. Son écriture n’est pas fictive, elle doit transmettre une réalité ou plutôt un vécu (une "réalité à énoncer"). Enfin l’écriture est perçue comme un assemblage, le puzzle d’une identité mosaïquée. L’écriture spitzienne sort de la déchirure, elle est donc profonde, créatrice et sincère. Par sa forme autant que par son fond, fidèlement à l’éparpillement des îles du Pacifique où elle est née, elle n’échappe pas à une des caractéristiques de la littérature polynésienne : celle de la mosaïque.
La voix intérieure de l’auteur est celle du doute, car l’écriture selon Spitz requiert la légitimité : les mots français "squattent" la page, et la pensée de l’auteur. C’est un dilemme linguistique qui n’est pas sans rappeler de nombreux écrivains francophones de l’ère post-coloniale des années soixante : la différence, ici, est que cette écriture est née sous Protectorat français, une écriture de l’Indépendance décalée dans l’Histoire de la décolonisation.
Le refrain parler-écrire exprime l’omniprésence de la langue dominante à la fois écrite et orale. L’écrivain remet en cause la légitimité de son écriture, dresse un méa culpa de son infidélité à sa Ma'ohitude. Elle n’affirme rien, mais repousse les limites structurelles de la syntaxe en bafouant la ponctuation classique, régulatrice : seul le point d’interrogation rythme l’agencement de ses phrases. Si l’écriture spitzienne était une musique, ce serait un rythme cadencé du to'ere.
Elle aborde ce problème de rythme : la cadence du monde occidental toujours de l’avant, toujours plus rapide, qui dépasse insensiblement le rythme polynésien : ils s’étaient installés et ils parlaient, il parlaient, ô comme ils parlaient? Fort vite, plus fort plus vite que nous, toujours partout, suffisants, arrogants, écrasants : mots couperets mots-suicides mots-castration? La "coupure" (« mots couperets ») exprime une symétrie entre deux mondes. Texte de la dichotomie, la "certitude" occidentale s’oppose à l’interrogation polynésienne. S’il existe deux mondes hétérogènes dans l’univers spitzien, la dichotomie n’en est pas moins dissymétrique : le pronom « vous » brille par son absence.
2- La symbolique du « Nous » :
Texte de la dichotomie, le « Nous » s’oppose à « Ils » : le « Vous » brille par son absence. Cette absence symbolise le mur d’incompatibilité à l’Autre. Un peu comme dans Le Neveu de Rameau, dialogue de Diderot entre « Moi » et « Lui » au lieu de « Toi »: la communication est directe, mais l’interlocuteur est objectivé, devient "objet". Similairement, Chantal Spitz supprime le « Vous » pour s’en détacher ; le pronom « Ils », pronom de l’éloignement est préféré à celui de la proximité ou plutôt celui de la reconnaissance de l’Autre. Spitz, manipule le pronom à l’instar de Diderot, mais inversement : l’Autre devient sujet, mais le « Nous » devient objet. Plus clairement : Nous découvrir…nous christianiser… nous coloniser… nous raconter… nous cultiver… nous situer… nous clarifier.
L’écriture spitzienne réfute le métissage littéraire : ainsi L’île des rêves écrasés débute clairement par un texte en langue ma'ohi, sans un seul mot de français. Tout est séparé, le monde spitzien reconstruit sa propre genèse de l’écriture : Exclure le « Vous », c’est rompre l’égalité du discours narrateur-narrataire, c’est appuyer la relation dominante-dominé, sujet-objet.
On retrouve cette valeur symbolique du pronom « Nous » dans Mutismes de Titaua Peu : Pour la première fois, je pouvais dire « nous ». Nous pensions ceci, puis cela. Nous imaginions que notre pays serait plus "vivable" de cette manière-là. Enfin, je découvrais que ce que je ressentais, je ne le ressentais pas dans la solitude, comme auparavant. Les désirs d’égalité et de liberté se trouvaient maintenant partagés […] Comment l’étranger nous voyait-il? Nous n’étions ni de "bons sauvages", ni d’épaisses brutes violentes… (Mutismes, 82-83)
La symbolique du « Nous » est à la fois diégétique chez Chantal Spitz autant qu’elle est idéologique chez Titaua Peu.
Pourquoi écrire en Français quand dialoguer les hommes de mon peuple dans une langue qui les mue en pêcheurs bretons en agriculteurs européens… Le choix de la langue française comme langue de l’écriture, selon Spitz, est une auto-destruction, ce n’est pas un choix, c’est une obligation : devoir utiliser la langue de l’Autre pour être reconnu par l’Autre, alors que l’Autre ne vous lit pas?
L’écriture ne peut donc se libérer que dans le détachement du « Vous ». Le dialogue n’est pas un dialogue d’ouverture, mais un dialogue introspectif : Il s’agit bien de Nous.
3- Cristallisation de part et d’autre :
La politique de francisation linguistique, la symbolique de l’écriture francophone, Chantal Spitz la ressent comme une "monoculture", une uniformisation de la culture polynésienne dont la caractéristique première est la mosaïque géographique, ethnique et linguistique : Nous transcrire sans frelater notre mosaïque identitaire dans une monoculture imposée. Sa mission d’écrivain est de "décrasser les mots", "tramer tresser les phrases", de déjouer l’unicité et d’échapper à la monolangue. La francophonie, selon Chantal Spitz, c’est un piège ("pensée unique", "domination exclusive"). La francophonie, à l’image de son texte dichotomique qui fige le « Nous » et le « Ils/On », cristallise son écriture polynésienne, son identité : "on fige", "on jauge". la littérature polynésienne. La littérature française est une mesure d’évaluation, un critère imposé à l’écrivain francophone évoluant sur un territoire n’appartenant plus à son peuple originel.
Chantal Spitz insiste sur la marginalisation de ce peuple, pris entre deux mondes : Celui de l’Occident et celui de l’Afrique. Les Ma'ohis, ni Blancs ni Noirs, ni Occidentaux ni Africains, ni Caucasiens ni Négroïdes, les Polynésiens, un peuple maillon de la chaîne, un peuple du milieu-isme, éloigné des extrêmes : le Ma'ohi maillon manquant de la chaîne qui mène à l’Humanité.
L’écriture polynésienne qui existe "partout", une écriture de la mémoire, cristallisée, figée sur la peau même de ses hommes (écriture trame de leur peau, écriture tatouée) et par conséquent une écriture organique et palpitante, qui pourtant se retrouve figée dans la mésestime hexagonale. La référence au tatouage reflète le "milieu-isme" du peuple ma'ohi. Le tatouage en effet, n’est ni sous la peau, ni hors de la peau. Sa position est ambiguë, celle d’une écriture légèrement en surface.
La foi, le bonheur, l’amour de l’écriture polynésienne est vive dans le texte, quand des mots tahitiens s’infiltrent, et que l’oralité rythme les phrases (les « Ô ! ») : Nous écrivons beaucoup encore toujours partout. Arii gardiens de la parole ôrero tupuna gardiens de la mémoire pasteurs diacres tavana, tous ont fleuri les feuillets blancs de leur écriture appliquée, alambiquée, noircissant de leur encre la trame du papier, eux qui jusqu’alors avaient noirci la trame de leur peau. Paripari paru paari paparaa tupuna pehepehe âài correspondance mémoires textes fondateurs[…] Tous ces textes, égarés rongés enterrés dérobés expatriés collectionnés, sans reconnaissance sans existence
4- La névrose du biculturalisme : l’écriture schizophrène ou atomisée?
L’écriture la renvoie inévitablement à l’enfance, à la source originelle de sa formation éducative de Polynésienne francisée : Malaise, chosification, déshumanisation : L’école qui me gavait de mes ancêtres les Gaulois Paris capitale de la France éternelle la neige qui recouvre les chaumières […] au clair de lune l’ami Pierrot Arlequin et Colombine la mère Michel dansons la carmagnole à la claire fontaine […] Écrire duperie-de-l’école-à-assainir qui nous niait en illégitimant notre langue, nous chosifiait en récusant notre culture, nous déshumanisait en falsifiant notre essence.
L’enfance oscille entre la culture originelle de l’environnement polynésien, la chaleur du foyer familial, et la culture projetée en outre par l’enseignement à l’école. Deux cultures et histoires décalées qui forcent finalement l’enfant à usurper une identité plutôt que d’emprunter à chacune de ces cultures : En France tout était ordonné planifié structuré les adultes toujours bienséants élégants souriants les enfants toujours polis obéissants et propres. Comment aurions-nous pu rivaliser avec eux. Même les imiter nous était impossible. Ne nous restait que l’usurpation d’identité.
Entre mutisme et violence, l’écrivain renie ses souvenirs : Me souvenir implique que ce souvenir même me soit étranger extérieur externe., elle se détache d’elle-même, de son passé. Le thème de la déchirure, nous le retrouverons dans L’île des rêves écrasés : une cassure qui fait partie intégrante de son identité. Le moule de l’univers spitzien a cette fêlure particulière et inévitable, une fêlure que l’écriture reflète : structures grammaticales anarchiques, mots libérés, une écriture où les mots tahitiens "flottent" parfois en surface, où le "soi" ma'ohi survit. Une écriture qui ondule, de même que cette enfance qui a oscillé entre deux cultures. Mais surtout, une écriture qui démystifie le « Je » polynésien sans jugement de valeur.
Pour le lecteur francophone averti, le texte présent est clair : Je suis ce que vous avez fait de moi, donc, une écriture symptomatique qui pousse la littérature exotique au summum de la chosification de la Polynésie. Un acte quasi suicidaire où l’écrivain polynésienne se considère chosifiée, où elle se chosifie elle-même, elle évite la communication à l’Autre, elle est le « Nous », et l’Autre le « Ils ». Chosification poussée : écriture schizophrène. Et la notion de "suicide" ressort dans l’usage d’une langue qu’on tente par tous les moyens de tronquer, de modifier (structures grammaticales explosées), de métisser (insertion des mots ma'ohi). Mais surtout, l’absence du pronom « Vous », c’est l’absence du regard de l’Autre, l’absence de l’échange : une libération où l’auteur n’a plus de compte à vous rendre.
5- L’inévitable engagement politique
Une fois l’enfance abordée, une fois la déchirure décryptée, l’écrivain passe du "soi" au clan, à la société polynésienne : L’engagement politique est inévitable : Écrire-hoquet contre l’amplitude du mensonge colonial, enfermement de nous-mêmes dans une assimilation dévalorisante dépersonnalisation stérilisante usure invalidante déstructuration névrosante.
Le thème du nucléaire ressurgit dans de nombreux textes polynésiens, et fait partie de l’écriture ma'ohi : une écriture "implosée" que ce soit en calligrammes (Devatine) ou structurellement (Spitz), que ce soit dans les fictions (L'île des rêves écrasés) ou dans les non-fictions (Cris d’une Tahitienne) : écrire-poison contre la flétrisseure atomique, suprême arrogance des militaire et de l’Etat français pérorant devant les caméras qui satellisaient mondialisaient leurs déclarations, ultime marque de mépris pour nous, inquiets, auto-acclamations du coq cocorico alléluia hosanna la France dans son incommensurable génie technologique […]
L’installation du centre d’expérimentation nucléaire et surtout les répercussions économiques qui se sont faites sentir sur le territoire polynésien, sont très présentes dans les esprits. Ainsi Tavae, un pêcheur tahitien dont le bateau est tombé en panne, et a dérivé dans l’Océan Pacifique pendant trois mois, a écrit un "best-seller" sorti chez France Loisirs en 2004 : Si loin du monde. Dans ce journal de survie qui ne concerne en rien le nucléaire en Polynésie, inévitablement l’installation du CEP est mentionnée, très présente dans les esprits, chez les écrivains, et peu importe le sujet de la fiction ou du récit : le nucléaire fait parti de l’écriture polynésienne, de l’identité polynésienne, tel un traumatisme qu’on refuse de taire.
Outre l’installation du CEP, Chantal Spitz condamne aussi le statut actuel "d’autonomie" : Écrire-nausée contre les néo-auto-colonisateurs, conquérants de l’ère autonome moderne, aiguisés aux subventions onctueuses aux aides proliférantes aux solidarités nationales aux abondances sociales, aide-au-développement-pacte-de-progrès-assistanat […] Flots financiers pour anémier nos pâles vélléités indépendantistes nous complaire dans le néant de l’irresponsabilité.(202)
C’est tout un système qui est remis en cause, et il est d’autant plus surprenant de trouver un texte si poignant et critique de la société dans une revue dont le sujet principal aspirait à une forme de "communitarisme" multiculturel de l’Outre-Mer! D’où la toute première question qui débute cet article et qui s’adresse aux lecteurs francophones, et métropolitains : Les cris d’une Tahitienne, les avez-vous entendus? Ironie de la chose : la revue Hermès dans cette publication fait la promotion de la francophonie Outre-Mer, et publie Chantal Spitz et ce texte « Francophonie » anti-francophone. Y a-t-il eu des réactions ? Les cris de cette Tahitienne, les avez-vous entendus? Pourquoi écrivons-nous, aujourd’hui, nous les Polynésiens?
Ainsi Spitz accuse un commencement de dégradation culturelle de son peuple (névroses sentimentales, alcoolisme, assistanat…) et voit en le statut d’autonomie qui régule la Polynésie Française un "humanisme condescendant", "monopole de la désinformation", "milice présidentielle", "tentation totalitaire"…
Enfin, si le message de Chantal Spitz est véritablement poignant et fortement "engagé", cela n’entache en rien ses préoccupations d’écrivain. Dans Les cris d’une Tahitienne, l’écriture prend finalement le dessus sur la dénonciation, et Spitz refuse de se poser uniquement en "messagère". Le message compte moins en lui-même que sa subjectivité et la façon dont il est délivré.
6- Écrire pour ne pas être lue : La survie de soi par l’écriture.
Pourquoi écrire? La question revient, après le déversement de mots "coléreux" dans une structure phrasique dé-ponctualisée : Écrire pour se relier à l’Autre et pour affronter sa différence (202) : c’est par les mots de cette littérature francophone, qu’elle existe et se différencie à l’Autre. Paradoxalement, cette absence du « Vous » dans le dialogue symbolise la volonté de séparation, de distinction, le refus de l’échange. Écrire pour créer la mosaïque polynésienne : Peuple océanien multiple, aux différentes langues, aux atolls et îles éparpillées mais reliées et consanguines. Ainsi Chantal Spitz écrit : Écrire-urgence écrire –cheminer mon peuple dans l’harmonie des peuples de toutes les couleurs, écrire-exigence écrire-perpétuer toutes nos dissemblances pour foisonner l’opulence des génies distinctifs […]
Le paradoxe spitzien : Écrire-partager notre expression neuve. Ce partage, est surtout la reconnaissance de soi par l’Autre, car il faut dé-cristalliser le "mythe", il faut contrecarrer l’exotisme imposé par l’Autre. Chantal Spitz ressent en Gauguin ou Loti une seconde forme de colonisation, une violence que l’on fait à sa Ma'ohitude. L’écrivain Titua Peu exprime le même sentiment à cet égard : Mon pays était devenu celui de Brel et de Gauguin, exclusivement. Brel, je voulais bien, c’est le plus grand des poètes aujourd’hui. Mais Gauguin, j’arrivais pas à l’aimer. Peut-être parce qu’il était partout. Posé dans les bouquins, sur des cartes postales, des tee-shirts. Je n’arrivais pas à trouver toutes ces femmes lascives belles. Un jour je pleurai devant un de ses tableaux. Ces femmes me rendaient tristes […] Quand j’étais petite, je rêvais que maman gagne sur la vie, sur notre père. Alors Gauguin qui peignait la faiblesse, ça me rendait malade. (Mutismes)
C’est par l’écriture que Chantal Spitz souhaite s’affranchir et affranchir sa polynésianité : Écrire-sente-épineuse dans la moiteur d’une pensée exotisée […] Nous affranchir de nos névroses patiemment accumulées comptabilisées depuis des générations, affronter les lectures diverses quand l’écrit, publié, prend vie et s’émancipe publiquement de son créateur, accueillir calmement les hourras et les haros. (203)
Le texte s’achève sur un aveu, une confession pudique de l’écrivain ma'ohi. Le déclencheur ultime qui la pousse à la page est son égoïsme, son désir de contrôle : se sentir créatrice de son propre monde, se sentir en contrôle de son identité culturelle. L’écriture spitzienne est une libération du "soi"; l’indépendance de soi est dans le contrôle des autres (personnages) mais aussi dans le mépris du « Vous ». Il faut pouvoir reconstruire cette écriture "déconstruite" grammaticalement et sémantiquement pour y lire au-delà des mots même, un désir d’indépendance littéraire.
C’est donc à travers l’écriture que les auteurs ma'ohi se ressourcent et se détachent de "l’étiquette exotique", en apportant un regard intérieur à leur monde, mais aussi en modifiant la langue française et en lui accordant une indépendance de l’écriture : Que ce soit les "calligrammes" ou l’espace "géographique" éclaté de la page de Flora Devatine, ou l’anarchie phrasique dé-ponctualisée de Spitz, l’écriture ma'ohi est une re-territorialisation de la page francophone, re-territorialisation mentale, littéraire, esthétique.
Écrire, pour l’auteur ma'ohi, c’est communier avec son passé, ses ancêtres, sa culture, c’est survivre un monde qui n’appartient plus, depuis trop longtemps aux "Immémoriaux". Cette écriture sur l’indépendance de soi, une introspective égocentrique, est donc véritablement une indépendance de l’écriture : Imposée la non lecture? Imposé l’exclusion de la scène littéraire hexagonale ? Tout comme l’auteur retourne l’arme fatale, la langue véhiculaire, contre sa page, elle existe dans une écriture indépendante mais « clandestine » : Car la véritable indépendance, comme nous l’avons signalé ci-dessus, est celle du détachement du regard de l’Autre. Le regard de l’Autre n’a plus d’importance, n’est plus la référence. Le monde littéraire, miroir du monde réel et univers du virtuel, a mis au monde des auteurs océaniens qui connaissent la valeur de leurs œuvres, et n’attendent plus, depuis longtemps, d’être invités chez Pivot ou à la Sorbonne, pour disserter sur leurs ouvrages. Cette littérature existe bel et bien, à cœur battant, rythmée et libre comme l’écriture de Flora Devatine.