Écritures de l'Indépendance, indépendance de nos Écritures : Voix d'auteurs en Polynésie
Par Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun le jeudi 19 mai 2005, 23:46 - L'atoll - Lien permanent
Introduction
La Polynésie aura eu le mérite de démontrer au monde que l’envers d’une carte postale peut être aussi beau qu’un chant de liberté
Titaua Peu, dans une lettre ouverte à Mme la Ministre de l’Outre-Mer, Le 12 novembre 2004, La Dépêche.
Les cris d’une Tahitienne de Chantal Spitz, les avez-vous entendus? C’est une voix venue de l’extérieur, une voix-off, hors-texte qui pousse l’écrivain à la page : la voix du frère. C’est une voix intérieure, une voix instinctive qui est à l’origine du doute : la voix de la sœur-écrivain. L’écriture spitzienne est celle de la déchirure : le contact à l’Autre rappelle la plaie d’un colonialisme de l’ère "post-coloniale", la plaie des essais nucléaires qui se sont déroulés sur sa terre natale, la plaie de la non reconnaissance sur la scène littéraire de l’Hexagone. De la déchirure stylistique et identitaire dans les textes de fiction et de réflexion de Chantal Spitz, naissent l’écriture de l’Indépendance et l’indépendance d’une écriture. La littérature polynésienne existe bel et bien, et ce n’est pas une carte postale.
La Polynésie aura eu le mérite de démontrer au monde que l’envers d’une carte postale peut être aussi beau qu’un chant de liberté
Titaua Peu, dans une lettre ouverte à Mme la Ministre de l’Outre-Mer, Le 12 novembre 2004, La Dépêche.
Les cris d’une Tahitienne de Chantal Spitz, les avez-vous entendus? C’est une voix venue de l’extérieur, une voix-off, hors-texte qui pousse l’écrivain à la page : la voix du frère. C’est une voix intérieure, une voix instinctive qui est à l’origine du doute : la voix de la sœur-écrivain. L’écriture spitzienne est celle de la déchirure : le contact à l’Autre rappelle la plaie d’un colonialisme de l’ère "post-coloniale", la plaie des essais nucléaires qui se sont déroulés sur sa terre natale, la plaie de la non reconnaissance sur la scène littéraire de l’Hexagone. De la déchirure stylistique et identitaire dans les textes de fiction et de réflexion de Chantal Spitz, naissent l’écriture de l’Indépendance et l’indépendance d’une écriture. La littérature polynésienne existe bel et bien, et ce n’est pas une carte postale.
La littérature polynésienne anglophone s’est affirmée après la vague de décolonisation des années soixante et soixante-dix : L’éclosion littéraire a suivi de près toute une cascade d’accessions à l’indépendance qui a multiplié ainsi le nombre des "Républiques d’atolls" : 1962, les Samoa occidentales; 1965 autonomie des îles Cook; 1968 Nauru; 1970 Fidji et Tonga; 1974 autonomie de Niue; 1975 la Papouasie Nouvelle Guinée; 1978 Tuvalu, les Salomon le Vanuatu (Nouvelles Hébrides); 1979 Kiribati (ex-îles Gilbert). La rareté de la production artistique hawaiienne et tahitienne s’explique t-elle uniquement par la présence de la France et des USA ? Comment alors justifier la naissance d’une littérature maorie en Nouvelle-Zélande ? Nous pouvons déjà noter qu’une libération s’est faite petit à petit à la fin des années soixante en faveur d’un biculturalisme. En Nouvelle-Zélande, le droit à la différence s’est fait sentir en même temps que s’est amorcée une politisation du mouvement visant à reconnaître, à préserver le droit maori. (Introduction de "La naissance d’une littérature polynésienne", S. Labacanne, disponible sur le site de La Société des Océanistes.
Par sa forme, et par son fond, Les Cris d’une Tahitienne de Chantal Spitz, publié dans la revue Hermès en 2002, prophétise et authentifie le malaise grandissant qui secoue le monde polynésien francophone aujourd’hui régulé par le statut d’Autonomie, un statut qui accorde à la Polynésie française un champ plus vaste de gouvernance, tout en l’attachant financièrement à la métropole et en étant soumise aux lois de souveraineté de la République française. Un statut de la marge, un statut ambigu de par son appellation ("autonomie" synonyme d’ "indépendance") et de par son interprétation dans l’imaginaire collectif (drapeau, hymne, citoyenneté, et académie polynésiennes). Ainsi, le 16 octobre 2004, lorsque plus de vingt mille Polynésiens de tout bord et de tout rang social, c'est-à-dire près de 10% de la population de la Polynésie française manifestent dans les rues de Papeete, mais aussi aux Marquises, la ministre de l’Outre-Mer, Brigitte Girardin accuse et se surprend à dire à l’Assemblée nationale : les rues de Tahiti étaient inondées de drapeaux bleus et blancs, drapeaux de l’Indépendance!
• Le regard de l’Autre
Les seuls surpris étaient en fait, les Français de Métropole, dont les regards ne se posent sur la Polynésie française que dans les conditions suivantes : littéralement une destination touristique et exotique; littérairement Diderot-Bougainville ou Ségalen; artistiquement, Gauguin; et politiquement Gaston Flosse, "l’ami de Jacques Chirac" et Oscar Temaru "l’indépendantiste", mais aussi quelques grands noms de l’exploration, Cousteau, Paul-Emile Victor, ou encore le mythe du cinéma hollywoodien, Marlon Brando. Quant aux essais nucléaires (et leurs conséquences) qui se sont déroulés pendant trente ans, ils sont à peine présents dans les médias ou dans les esprits.
Un résumé simpliste, soit, mais qui ressurgit trop souvent. Les mêmes regards extérieurs se posent sur cette île qui a bouleversé le cœur de Pritchard. Cet exotisme indécrottable qui colle inévitablement à la Polynésie française, même aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, fait de l’ombre à sa production littéraire et à ses penseurs, artistes, poètes, créateurs. Aujourd’hui, la condition pour être publié(e) dans une maison d’édition locale, c’est la matière polynésienne plus que le sujet humain. La condition pour être publiée dans une maison d’édition métropolitaine, c’est la matière exotique ou politique plus que le sujet humain. Écrire sur les déboires politiques d’un Gaston Flosse ou les amours d’un Marlon Brando fait toujours vendre. Les ouvrages politiques de Regnault ou de Tessier sont des ventes record. Mais ce n’est pas de la littérature.
La littérature polynésienne est-elle née à la première explosion nucléaire, catalyse et désatomisation d’une culture au cœur battant, mais forcée à porter ce mythe de la Nouvelle Cythère, comme on force une femme au corset : le corps en est déformé, la taille atrophiée, pour plaire au regard extérieur et correspondre à cet idéal qui se paye par une reconnaissance de l’Être. J’existe, mon île, c’est le Paradis, c’est les Vahine, tout le monde connaît.
La dépendance est dans le désir de maintenir ce regard extérieur, cette attention. L’indépendance, c’est l’indifférence vis-à-vis du regard de l’Autre, c’est le regard introspectif, sur soi, la volonté d’agir et d’être, en dépit de toute logique et de tout jugement étranger; l’indépendance de soi, c’est vouloir parler sa langue natale quotidiennement, en être fier, refuser de vivre que par l’Autre. L’indépendance est une histoire d’amour, d’amour de soi : il en est ainsi de cette écriture polynésienne, qui a passé près d’une vie à revendiquer son existence, qui s’est presque essoufflée face à l’indifférence, à l’absence du lecteur, ce regard étranger et extérieur. La littérature polynésienne est devenue indépendante, le jour où elle a décidé d’être sans avoir besoin du regard étranger, de l’Autre, le jour où elle a décidé d’exister dans l’indifférence absolue de la critique littéraire.
• Littérature : Identité et tous les thèmes à la mode.
Le débat identitaire et culturel semble inévitable dans l’écriture, comme une étape à franchir pour faire avancer la réflexion littéraire polynésienne. Comment ne pas interpréter l’absence de la littérature polynésienne sur les étalages des librairies de l’Hexagone comme une exclusion? Outre les préoccupations métropolitaines qui se concentrent sur les problèmes de la jeunesse des banlieues, il existe aussi dans ses territoires océaniens d’autres dommages auxquels personne ne réagit : troubles identitaires d’une jeunesse prise entre une culture ancestrale quasi-amnésique et une culture semi-européenne semi-américaine abasourdissante. Un échec inquiétant de la scolarité chez les petits Polynésiens "de France" ne semble guère inquiéter la Métropole. Une jeunesse polynésienne qui ne maîtrise ni la langue vernaculaire (le réo ma'ohi) ni la langue véhiculaire (le français). On parle souvent, en métropole, "d’assimilation", "d’intégration" : mais qu’en est-il des assimilations dans ces territoires d’Outre-Mer, hors de l’hexagone? Car enfin, en lisant les auteurs ma'ohi, je découvre une France lointaine dont souvent, la destination finale est punitive ou éprouvante. La France dans cette littérature, disons le nettement, c’est un peu le bagne! Alors que Tahiti est mystifiée (Paradis ou Enfer) dans la littérature métropolitaine, la France représente un espace vide de chaleur humaine, d’amitiés : la France, c’est la déchirure. Aucun des personnages dans les romans polynésiens que j’ai lus, ne part pour la France la joie au cœur. Il y a là un thème à approfondir : la représentation de la France dans la littérature polynésienne.
Tandis que la littérature "de banlieue" s’est développée dès sa naissance et qu’elle est actuellement mise en valeur, publiée et médiatisée, la littérature polynésienne existant depuis deux siècles à ma connaissance est marginalisée, ignorée et difficilement publiée, introuvable dans les bibliothèques, absolument désintéressée des grandes maisons d’éditions françaises. Pourquoi?
Les écrivains polynésiens, non lus et non reconnus par "la France", se trouvent balancés dans "la marge" : bien souvent les concours de littérature francophone s’adressent aux pays étrangers. Les communautés d’Outre-Mer se trouvent désavantagées par leur appartenance à la métropole, du fait qu’elles étouffent sous une littérature prestigieuse et mise en valeur d’écrivains métropolitains, et qu’elles ne peuvent pas non plus revendiquer à large échelle leur créolité, leur Mao'hitude... La littérature ne peut pas vraiment être elle-même, comme elle ne peut pas être véritablement autre. Les revendications universalistes de Maryse Condé sont loin de représenter l’esprit général de la littérature francophone.
L’échange littéraire entre la France et ses communautés, est un flux à voie unique. La langue française s’impose comme langue d’écriture aux Polynésiens, et pourtant le public français ne les lit pas. Le scandale éthique du marché littéraire contemporain est que ce sont les malheurs qui font vendre, qui attirent l’attention, qui appâtent les lecteurs. On en vient à des situations burlesques où par exemple le comédien Dieudonné M’Bala M’Bala revendique amèrement la reconnaissance de l’esclavage, qu’il considère trop peu "médiatisé" par rapport à la Shoah! L’identité de la souffrance, qu’elle soit passée ou actuelle, esclave, juif, souffrance du peuple algérien ou banlieusard sans repères, fait vendre : c’est horrible, c’est contre l’éthique, et c’est pourtant réel aujourd’hui, pour ces êtres nouveaux, dont les ancêtres ont subi colonialisme en tout genre, qui se recherchent avec une langue française, dans une culture française, dans une pensée française.
• Face à soi-même : le piège de l’identité
Inévitablement, ces auteurs sont donc poussés à revendiquer leur identité propre, leur écriture de l’Indépendance, d’où naît une indépendance de leur écriture, annonciatrice des évènements à venir et du détachement de l’empire francophone dans le Pacifique. Le particularisme de la littérature ma'ohi et des écrivains ma'ohi (Spitz, Pambrun, Peu, Chaze etc.) est qu’elle a un goût prononcé pour l’indépendance alors que nous évoluons dans une ère post-coloniale.
Doit-on considérer la littérature ma'ohi comme une littérature bâtarde? Une littérature non reconnue par "son père" (la Métropole et notamment la critique littéraire) c'est-à-dire "non lue", inexistante pour la plupart des littérateurs et universitaires métropolitains. Le but de cet essai n’est pas de prouver son existence, car il y a déjà maints écrits à ce sujet; mon intention est d’écrire sur la trame indépendandiste qui éveille les auteurs, et inévitablement leurs lecteurs.
Ne nous méprenons pas, la littérature ma'ohi n’est pas uniquement engagée : par sa forme narrative autant que par son fond, elle révèle une indépendance de l’écriture autant qu’une écriture de l’Indépendance. Est-il à prévoir que ces écrivains ne seront considérés que le jour où l’indépendance de la Polynésie s’imposera d’elle-même à la République française?
Comment valoriser la littérature polynésienne, sans tomber dans le piège de la définition identitaire et de l’accusation néocolonialiste? Tandis que la francophonie profuse, certaines « minorités » francophones tentent de trouver leur place sur la scène littéraire. L’indépendance de l’écriture ne concerne donc pas uniquement nos auteurs polynésiens, mais révèle le malaise d’une francophonie qui s’encroûte dans les milieux universitaires, pour laisser place aux « Littératures comparées » où l’on se retrouve plus facilement en tant que francophone.
Par sa forme, et par son fond, Les Cris d’une Tahitienne de Chantal Spitz, publié dans la revue Hermès en 2002, prophétise et authentifie le malaise grandissant qui secoue le monde polynésien francophone aujourd’hui régulé par le statut d’Autonomie, un statut qui accorde à la Polynésie française un champ plus vaste de gouvernance, tout en l’attachant financièrement à la métropole et en étant soumise aux lois de souveraineté de la République française. Un statut de la marge, un statut ambigu de par son appellation ("autonomie" synonyme d’ "indépendance") et de par son interprétation dans l’imaginaire collectif (drapeau, hymne, citoyenneté, et académie polynésiennes). Ainsi, le 16 octobre 2004, lorsque plus de vingt mille Polynésiens de tout bord et de tout rang social, c'est-à-dire près de 10% de la population de la Polynésie française manifestent dans les rues de Papeete, mais aussi aux Marquises, la ministre de l’Outre-Mer, Brigitte Girardin accuse et se surprend à dire à l’Assemblée nationale : les rues de Tahiti étaient inondées de drapeaux bleus et blancs, drapeaux de l’Indépendance!
• Le regard de l’Autre
Les seuls surpris étaient en fait, les Français de Métropole, dont les regards ne se posent sur la Polynésie française que dans les conditions suivantes : littéralement une destination touristique et exotique; littérairement Diderot-Bougainville ou Ségalen; artistiquement, Gauguin; et politiquement Gaston Flosse, "l’ami de Jacques Chirac" et Oscar Temaru "l’indépendantiste", mais aussi quelques grands noms de l’exploration, Cousteau, Paul-Emile Victor, ou encore le mythe du cinéma hollywoodien, Marlon Brando. Quant aux essais nucléaires (et leurs conséquences) qui se sont déroulés pendant trente ans, ils sont à peine présents dans les médias ou dans les esprits.
Un résumé simpliste, soit, mais qui ressurgit trop souvent. Les mêmes regards extérieurs se posent sur cette île qui a bouleversé le cœur de Pritchard. Cet exotisme indécrottable qui colle inévitablement à la Polynésie française, même aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, fait de l’ombre à sa production littéraire et à ses penseurs, artistes, poètes, créateurs. Aujourd’hui, la condition pour être publié(e) dans une maison d’édition locale, c’est la matière polynésienne plus que le sujet humain. La condition pour être publiée dans une maison d’édition métropolitaine, c’est la matière exotique ou politique plus que le sujet humain. Écrire sur les déboires politiques d’un Gaston Flosse ou les amours d’un Marlon Brando fait toujours vendre. Les ouvrages politiques de Regnault ou de Tessier sont des ventes record. Mais ce n’est pas de la littérature.
La littérature polynésienne est-elle née à la première explosion nucléaire, catalyse et désatomisation d’une culture au cœur battant, mais forcée à porter ce mythe de la Nouvelle Cythère, comme on force une femme au corset : le corps en est déformé, la taille atrophiée, pour plaire au regard extérieur et correspondre à cet idéal qui se paye par une reconnaissance de l’Être. J’existe, mon île, c’est le Paradis, c’est les Vahine, tout le monde connaît.
La dépendance est dans le désir de maintenir ce regard extérieur, cette attention. L’indépendance, c’est l’indifférence vis-à-vis du regard de l’Autre, c’est le regard introspectif, sur soi, la volonté d’agir et d’être, en dépit de toute logique et de tout jugement étranger; l’indépendance de soi, c’est vouloir parler sa langue natale quotidiennement, en être fier, refuser de vivre que par l’Autre. L’indépendance est une histoire d’amour, d’amour de soi : il en est ainsi de cette écriture polynésienne, qui a passé près d’une vie à revendiquer son existence, qui s’est presque essoufflée face à l’indifférence, à l’absence du lecteur, ce regard étranger et extérieur. La littérature polynésienne est devenue indépendante, le jour où elle a décidé d’être sans avoir besoin du regard étranger, de l’Autre, le jour où elle a décidé d’exister dans l’indifférence absolue de la critique littéraire.
• Littérature : Identité et tous les thèmes à la mode.
Le débat identitaire et culturel semble inévitable dans l’écriture, comme une étape à franchir pour faire avancer la réflexion littéraire polynésienne. Comment ne pas interpréter l’absence de la littérature polynésienne sur les étalages des librairies de l’Hexagone comme une exclusion? Outre les préoccupations métropolitaines qui se concentrent sur les problèmes de la jeunesse des banlieues, il existe aussi dans ses territoires océaniens d’autres dommages auxquels personne ne réagit : troubles identitaires d’une jeunesse prise entre une culture ancestrale quasi-amnésique et une culture semi-européenne semi-américaine abasourdissante. Un échec inquiétant de la scolarité chez les petits Polynésiens "de France" ne semble guère inquiéter la Métropole. Une jeunesse polynésienne qui ne maîtrise ni la langue vernaculaire (le réo ma'ohi) ni la langue véhiculaire (le français). On parle souvent, en métropole, "d’assimilation", "d’intégration" : mais qu’en est-il des assimilations dans ces territoires d’Outre-Mer, hors de l’hexagone? Car enfin, en lisant les auteurs ma'ohi, je découvre une France lointaine dont souvent, la destination finale est punitive ou éprouvante. La France dans cette littérature, disons le nettement, c’est un peu le bagne! Alors que Tahiti est mystifiée (Paradis ou Enfer) dans la littérature métropolitaine, la France représente un espace vide de chaleur humaine, d’amitiés : la France, c’est la déchirure. Aucun des personnages dans les romans polynésiens que j’ai lus, ne part pour la France la joie au cœur. Il y a là un thème à approfondir : la représentation de la France dans la littérature polynésienne.
Tandis que la littérature "de banlieue" s’est développée dès sa naissance et qu’elle est actuellement mise en valeur, publiée et médiatisée, la littérature polynésienne existant depuis deux siècles à ma connaissance est marginalisée, ignorée et difficilement publiée, introuvable dans les bibliothèques, absolument désintéressée des grandes maisons d’éditions françaises. Pourquoi?
Les écrivains polynésiens, non lus et non reconnus par "la France", se trouvent balancés dans "la marge" : bien souvent les concours de littérature francophone s’adressent aux pays étrangers. Les communautés d’Outre-Mer se trouvent désavantagées par leur appartenance à la métropole, du fait qu’elles étouffent sous une littérature prestigieuse et mise en valeur d’écrivains métropolitains, et qu’elles ne peuvent pas non plus revendiquer à large échelle leur créolité, leur Mao'hitude... La littérature ne peut pas vraiment être elle-même, comme elle ne peut pas être véritablement autre. Les revendications universalistes de Maryse Condé sont loin de représenter l’esprit général de la littérature francophone.
L’échange littéraire entre la France et ses communautés, est un flux à voie unique. La langue française s’impose comme langue d’écriture aux Polynésiens, et pourtant le public français ne les lit pas. Le scandale éthique du marché littéraire contemporain est que ce sont les malheurs qui font vendre, qui attirent l’attention, qui appâtent les lecteurs. On en vient à des situations burlesques où par exemple le comédien Dieudonné M’Bala M’Bala revendique amèrement la reconnaissance de l’esclavage, qu’il considère trop peu "médiatisé" par rapport à la Shoah! L’identité de la souffrance, qu’elle soit passée ou actuelle, esclave, juif, souffrance du peuple algérien ou banlieusard sans repères, fait vendre : c’est horrible, c’est contre l’éthique, et c’est pourtant réel aujourd’hui, pour ces êtres nouveaux, dont les ancêtres ont subi colonialisme en tout genre, qui se recherchent avec une langue française, dans une culture française, dans une pensée française.
• Face à soi-même : le piège de l’identité
Inévitablement, ces auteurs sont donc poussés à revendiquer leur identité propre, leur écriture de l’Indépendance, d’où naît une indépendance de leur écriture, annonciatrice des évènements à venir et du détachement de l’empire francophone dans le Pacifique. Le particularisme de la littérature ma'ohi et des écrivains ma'ohi (Spitz, Pambrun, Peu, Chaze etc.) est qu’elle a un goût prononcé pour l’indépendance alors que nous évoluons dans une ère post-coloniale.
Doit-on considérer la littérature ma'ohi comme une littérature bâtarde? Une littérature non reconnue par "son père" (la Métropole et notamment la critique littéraire) c'est-à-dire "non lue", inexistante pour la plupart des littérateurs et universitaires métropolitains. Le but de cet essai n’est pas de prouver son existence, car il y a déjà maints écrits à ce sujet; mon intention est d’écrire sur la trame indépendandiste qui éveille les auteurs, et inévitablement leurs lecteurs.
Ne nous méprenons pas, la littérature ma'ohi n’est pas uniquement engagée : par sa forme narrative autant que par son fond, elle révèle une indépendance de l’écriture autant qu’une écriture de l’Indépendance. Est-il à prévoir que ces écrivains ne seront considérés que le jour où l’indépendance de la Polynésie s’imposera d’elle-même à la République française?
Comment valoriser la littérature polynésienne, sans tomber dans le piège de la définition identitaire et de l’accusation néocolonialiste? Tandis que la francophonie profuse, certaines « minorités » francophones tentent de trouver leur place sur la scène littéraire. L’indépendance de l’écriture ne concerne donc pas uniquement nos auteurs polynésiens, mais révèle le malaise d’une francophonie qui s’encroûte dans les milieux universitaires, pour laisser place aux « Littératures comparées » où l’on se retrouve plus facilement en tant que francophone.
Commentaires
j'aimerai avir des informations sur la littérature des indépendances.
une autre maniere de voir les choses!! :)
merci pour ce topic
je ne resiste toujours pas a la tentation decrire un petit mot apres avoir lu ces jolis topic :)