C'est ce qui est arrivé récemment à la littérature polynésienne en langue française et à ses auteurs. Elle, qui depuis plusieurs décennies fait courir ses plumes dans les livres, la presse écrite laïque et religieuse, les pièces de théâtre et les films. Elle, qui fait entendre ses voix sur les ondes radiotélévisées, dans les réunions politiques, culturelles et religieuses. Elle, qui pensait être, n'a jamais été. Elle vient d'apprendre qu'elle reste à naître. Le mandarin a pris son couperet de criticaillon littéraire, a haché soigneusement l'oraliture et l'écriture polynésiennes sur sa planche à littérature comparative et, ne trouvant rien à se mettre sous sa dent de francophoniste glottophage maniaque du roman, a tout jeté sur son dépotoir des lectures bannies Enfin, presque tout, car se disant certainement qu'un dieu ne pouvait décemment pas créer sa propre génération d'auteurs d'écrits fictionnels sans femmes avec lesquelles il puisse s'accoupler, il sauva in extremis de son autodafé, quelques écrits de femmes. Et la pensée dominante, laquelle comme tout monde le sait est incapable de critiquer ce qui peut conforter sa domination, a adopté sans sourciller le décret d'inexistence promulgué par le mandarin, lequel a prouvé de surcroît et une fois encore que son intelligence est capable de gouverner la pensée dominante, en comblant au besoin son appétit effréné d'idées fausses. Son refus de penser autrement que dans son insupportable infatuation va jusqu'à accepter toutes les escroqueries intellectuelles dont un mandarin peut se rendre capable. En effet, en affirmant que la littérature polynésienne en langue française était à naître, ce mandarin-là a réussi néanmoins cette prouesse extraordinaire de parler d'une littérature non née, nous offrant du même coup l'étendue de son savoir, lequel est bien entendu celui d'un éclopé de la pensée. En cela, je ne vois pas bien ce qui sépare le mandarin, ce lettré honnête mais veule, ayant acquis par son statut de fonctionnaire sa liberté de pensée et demeurant dans lun monde confiné, tel un tupa paisiblement installé au fond de son trou et réduisant à l'état de détritus ce qu'il aura mis autant de patience à collecter, à découper et à ingurgiter. Car à quoi sert une telle liberté de pensée si le champ de vision de celui qui en dispose reste aussi étroit que la galerie d'un tupa ? Pour ma part, ayant appris à voir de tous mes yeux et en particulier avec ceux du coeur, j'affirme que mon monde est plus vaste, plus riche et plus beau que le terrier doré des mandarins. Et ces auctorophages pourront toujours tenter de jeter aux oubliettes les oeuvres de Henri Hiro, Jimmy Lee, John Mairai, Charles Manu-tahi, Jean-Marc Pambrun, Turo et Marius Ra'apoto, René Shan, et de bien d'autres, ils en resteront pour leurs frais. Car, il y a bien longtemps qu'elles ont rejoint le maquis du peuple pour renvoyer un jour le panfrancophonisme aux poubelles de l'histoire.

Le Sale Petit Prince 29 août 99, Les Nouvelles de Tahiti.