L’officialisation des médecines traditionnelles
La première mesure préalable à toute politique cohérente en ce domaine porte sur la légalisation des médecines traditionnelles. En effet, l’introduction en 1860 du Code français de la Santé publique a placé tout exercice des médecines traditionnelles dans l’illégalité. Pourtant, malgré l’interdiction, les Polynésiens ont maintenu leurs savoirs traditionnels et les ont pratiqués plus ou moins ouvertement, révélant du même coup l’inadaptation des lois françaises. Lesquelles n’ont constitué que de simples alibis pour inciter aujourd’hui le gouvernement polynésien à entrer dans la démarche d’intégration des plantes « domiennes » dans la pharmacopée française et réamorcée par le gouvernement Raffarin depuis 2000 (Cet aspect fera l’objet d’un autre article à part entière).
Dans le processus révolutionnaire souverainiste engagé par le Taui, le gouvernement polynésien devrait plutôt réclamer de l’Etat l’abrogation des dispositions limitant ou interdisant l’exercice des médecines traditionnelles et l’emploi des plantes naturelles en Polynésie française. Ce qui lui permettrait d’exercer sa pleine compétence pour protéger l’intérêt de son pays, en tant que producteurs de plantes médicinales endémiques et de remèdes traditionnels conte l’extorsion faite par les grandes compagnies pharmaceutiques qui, sous prétexte de contribution à l’enrichissement des connaissances universelles, dépossèdent les populations locales de leurs biens ancestraux. Une officialisation qui permettrait d’autre part d’élaborer des stratégies thérapeutiques aptes à intervenir sur un plus grand nombre de maladies – en particulier en matière de premiers soins – de façon à alléger le coût de notre système de santé surmédicalisé et surchargé chimiquement. Des stratégies qui pourraient permettre enfin aux travaux menés par le Laboratoire de recherche sur les Substances naturelles de l’Institut Louis Malardé de répondre à une demande médicale et thérapeutique immédiate.

L’organisation de la santé traditionnelle
Sans attendre une officialisation des médecines traditionnelles, le ministère de Pia Faatomo a déjà la faculté de développer un certain nombre de dispositifs permettant d’organiser la santé traditionnelle en partenariat avec les ministères de la culture, de l’éducation et de la recherche. Je songe notamment à la création d’un institut de recherche en anthropologie médicale qui aurait pour mission de sauvegarder les connaissances des tradipraticiens par leur recueil, leur conservation et leur mise en valeur au sein du monde actuel. Ces connaissances concernent bien sûr les plantes et leur utilisation, mais aussi le système de représentation de la santé, du corps et de la maladie. Les praticiens des médecines traditionnelles détiennent en effet un savoir qui fait partie du patrimoine culturel polynésien, mais n’ont pas toujours la possibilité de le retransmettre.
Depuis une trentaine d’années, on assiste même à une véritable rupture dans la chaîne de retransmission des connaissances et des savoir-faire médicinaux. L’institut d’anthropologie médicale pourrait pallier cette hémorragie, de même qu’un centre de formation des masseurs et guérisseurs dont la gestion pourrait être confiée aux associations de tradipraticiens. Outre le savoir initial qui serait délivré par les tradipraticiens eux-mêmes dans toutes les disciplines des médecines traditionnelles, une formation complémentaire pourrait être offerte grâce aux résultats combinés des recherches menés par cet institut et par le laboratoire de l’Institut Malardé.
Un dernier dispositif, sinon le premier, à la portée du gouvernement est de créer des jardins de plantes médicinales axés sur la préservation et le traitement des plantes endémiques, rares ou en voie de disparition. Pour la Polynésie, deux voies sont offertes. La première est d’acquérir des terrains propices à la constitution de ces jardins; la seconde est de faire classer certains sites naturels pour leur richesse en plantes médicinales comme réserves utiles protégées.
Enfin, la Polynésie autonomiste, réticente à l’égard de sa médecine traditionnelle, s’est tenue trop longtemps à l’écart des progrès régionaux et internationaux réalisés depuis 1994 en matière de reconnaissance juridique des droits des peuples autochtones à la santé. Il serait temps que notre pays rattrape son retard en organisant à Tahiti une première rencontre avec les organisations non gouvernementales des peuples autochtones de la région pacifique pour faire le point de la question en ce domaine.

D’aucuns se demanderont pourquoi ressortir des propositions faites il y a plus de dix ans. D’abord, elles sont plus que jamais d’actualité. Ensuite, le Taui serait impardonnable d’ignorer les luttes qui ont été menées tout au long du régime flossiste et qui constituent les fondations de la société que nous voulons édifier à notre image. Écouter et prendre en compte aujourd’hui les combats d’hier pour la reconnaissance de notre culture, c’est montrer avant tout qu’ils n’auront pas été vains et au bout du compte honorer ceux qui y ont consacré leur vie. Reconnaissance et réhabilitation des acteurs de la décolonisation ne sont-ils pas les premiers devoirs du Taui?