Sa course pour porter en tous lieux son étendard fut si rapide que bien peu eurent le temps de le contempler et d'écouter ce qu'il avait à dire. Au contraire, nombreux n'avaient d'yeux que pour tenter de s'en emparer et le jeter à terre ou, pour les plus envieux, de le convoiter. Stupidité, l'histoire prouva qu'il ne fut pas facile de porter l'oriflamme de cet homme. Alors on l'inhuma avec lui, et on dispersa ses oeuvres pour mieux les oublier dans un autodafé virtuel. Seuls quelques amis reconnaissants animés de compassion eurent la lucidité de rassembler l'essentiel de ses poèmes dans cet ouvrage aujourd'hui réédité et de lui consacrer une vidéo "Orara'a 'api" composée d'extraits de ses principaux films.

Mais Henri Hiro, immergé dans la rivière du temps veillait. L'esprit libre et les oreilles vacantes. Et c'est lui qui à présent envoyait ce message à qui voulait l'entendre. À notre tour de manger le temps parasite, de remettre le temps en marche et de rallumer la lumière du passé pour éclairer l'avenir. Même si, il faut en convenir, les nuits furent longues et les années nombreuses à l'embouchure de la Tipaerui avant que nous ne répondions tous à son appel. La maison de la culture sortit de sa torpeur et se rappela à lui en organisant un Farereira'a du 3 au 19 mars 2000 à l'occasion du dixième anniversaire de sa disparition.

Il fallait lui rendre hommage, sans quoi nous aurions commis un péché grave contre l'Esprit. Il était temps de mettre le feu aux torches pour crever la nuit tombée sur le spectacle de la culture offert aux applaudissements d'un peuple sans jugement par les marchands de pouvoir. Il fallait lui rendre hommage pour ne pas être complice de l'extinction possible de sa mémoire et de la dégradation plus complète des oeuvres qu'il nous avait laissées. Aiguillonnée par ses aînés, une jeunesse se pressait sans cesse pour réclamer une parcelle de sa vie, un filet de ses mots, un morceau de musique, une tranche d'image. Car c'était bien tout ce que nous pouvions leur offrir.

Le Farereira'a devait être, moins l'occasion de redécouvrir l'homme de culture et de réhabiliter le citoyen engagé que de suivre son exemple, moins de rappeler son oeuvre, de l'éditer et de la rendre enfin disponible auprès du grand public que d'encourager la création, moins de retracer son action que de jeter un pont sur l'avenir. Cette dernière intention fut couronnée de succès en grande partie. Plus d'une centaine de jeunes concoururent pour le prix littéraire Henri Hiro qui fut attribué à Tane a Raapoto, le fils de Turo a Raapoto, son plus proche compagnon de route qui recueillit son dernier souffle. D'autres jeunes, dont Hitihiti Hiro sa propre fille, montèrent sur les planches pour rappeler que Henri Hiro avait incarné l'espoir de sa génération et pouvait fonder le leur.

Car pour le reste, l'issue du Farereira'a laissa un goût amer. Certes, après des mois de recherches du patrimoine que Henri Hiro avait constitué, la Maison de la culture fut en mesure de rediffuser l'essentiel de son oeuvre cinématographique, et de donner à palper et à voir une partie de ses créations littéraires et théâtrales. Mais l'effort s'arrêta là. L'interdiction sur la nourriture fut posée et la sauterelle s'étrangla à nouveau. Le feu s'éteignit et le temps s'arrêta. L'interdiction d'oppression avait été décrétée en silence, dans le secret des bureaux capitonnés, couvert du faible écho des chuchotements populaires révélateurs d'une vérité jusque-là mal discernée : dix ans après son départ, il peut être dangereux d'honorer la mémoire de Henri Hiro et surtout de faire entendre sa voix dont chaque mot jeté en terre ma'ohi contient le germe de la dissidence.

La diffusion à la telévision des images du Farereira'a et du film "Poroi" signé Patrick Auzépy ne laissera personne insensible, provoquant une vague d'émotion et d'étonnement chez les plus réceptifs, de crainte et de colère chez les gardiens du temple. Nous nous étions trompés avec ravissement. Nous pensions que la mémoire de Henri Hiro était éteinte, elle s'est ravivée. Nous pensions qu'elle appartenait à un temps révolu, elle était plus que jamais d'actualité. Nous pensions traîner notre ignorance au bout de notre crayon, pris dans le filet de l'argent, nous pouvions au contraire nous regrouper pour nous mettre en mouvement et prendre notre perche, l'enfoncer dans la mer et avancer.

Nous avions commis l'erreur encore une fois de vouloir trop vivre dans le passé. Au cours de ces dix dernières années (ndl : 1990-2000) une nouvelle génération en manque d'identité profonde s'est détournée des ailleurs déserts et a répondu à l'appel de Henri Hiro de se lever. Des centaines d'artistes et d'artisans font vivre la culture ma'ohi, sans vanité et sans gloire, ne demandant simplement que l'Esprit de la création artistique soit le seul bien que le gouvernement veuille préserver et accepter de le guider. C'est là la nouvelle difficulté rencontrée aujourd'hui par le poète pour qui il ne s'agit plus seulement de revendiquer sa propre culture, mais de savoir comment gérer l'exploitation commerciale dont elle est l'objet sans se faire prendre dans les mailles du filet tendu par les nouveaux marchands de rêve.

Plongeant la rivière du temps, Henri Hiro avait découvert que le tronc se divise en deux racines, l'une s'enfonce dans la terre natale, l'autre remonte vers le marae du ciel. Dans notre désir passionné de retrouver notre identité, nous avons remonté la première, puisant ce qui reste encore du monde de nos ancêtres. Il faut à présent revenir en arrière et aller vers le marae pour en retrouver le sacré et relever son tapu afin que le peuple reconquiert son temps et son espace dans une même réalité. C'est, j'en suis certain, ce que Henri Hiro aurait voulu achever.

Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun


Note de l'auteur : les mots en italique qui ont largement inspirés cet article sont extraits des poèmes suivants : Dieu de la culture, Dévorer le temps parasite, Quelle pêche !