SUR LES TRACES DU PUPU A L'ÉPOQUE PRÉ-EUROPÉENNE, Bulletin de la Société des Etudes océaniennes N°312,
Avril 2008, pp 63-79.

EXTRAIT
Position du problème
Le pupu qui peut se traduire au plan générique par groupe constitue à mon sens le fondement de la vie sociale traditionnelle polynésienne. Cette idée que j'ai déjà affirmée par ailleurs (Pambrun, 1987, p.41) peut paraître exagérée faute d'arguments irréfutables. Il est vrai qu'elle découle beaucoup plus de l'intuition et de la représentation que de l'expérimentation scientifique. Nous conviendrons donc de la considérer en tant qu'hypothèse générale dans le cadre de ce travail dont les éléments tendront soit à la confirmer, soit à l'infirmer, soit encore à la rectifier.
Paradoxalement, malgré les multiples observations faites sur l'existence du pupu dans les domaines les plus divers de l'activité humaine polynésienne contemporaine, celui-ci n'a jamais été pris comme objet de recherche anthropologique. Pourtant, et bien que peu d'auteurs l'aient jusqu'à aujourd'hui brièvement exposé, commenté, sinon à peine évoqué, chacun d'entre eux a reconnu que le pupu devait constituer l'une des formes traditionnelles de regroupement des populations polynésiennes fondée sur l’entraide. Mention particulière doit néanmoins être faite des travaux de C. Robineau (1984, 1985) qui a développé plus largement et sous des aspects divers le fonctionnement du pupu. Bien que chacun s'accorde à reconnaître, que le pupu correspond à une forme de coopération et d'entraide (Ottino, 1965, pp.39-40 ; Bitard, 1966, p.1 ; Desroches, 1966, pp.73-74 ; Panoff, 1970, pp.91-92 ; Ringon, 1970 (a), p.79 / 1970 (b), p.199), il reste néanmoins difficile, d'une part d'affirmer que le pupu constitue le cadre des regroupements les plus divers des Polynésiens, d'autre part de savoir « quelles étaient la structure, l'inspiration et la finalité premières de cette forme d'entraide spontanée. » (Pambrun, 1983 p.1314). A travers mon exposé, je voudrais apporter des éléments de réponse à ces deux problèmes pour deux raisons principales. Certains ont vu dans le pupu un « tremplin au développement » en tant que forme pré-coopérative (Desroches, 1966, pp.74-75). Ensuite, je pense pour ma part qu'à l'occasion de certains évènements nécessitant la constitution de pupu, une bonne partie des relations sociales, économiques et symboliques étaient réglées, voire déterminées par, ou au sein du regroupement lui-même. En effet, il n'est pas possible d'accepter le dynamisme et la permanence du pupu même dans ses formes les plus contemporaines, sans que quelque part celui-ci ne joue pas un rôle déterminant dans la vie sociale polynésienne, et par extension dans son organisation. Il apparaît donc urgent de commencer, sinon de poursuivre à la suite des travaux de C. Robineau, une étude approfondie de cette notion afin de fournir, tant à l'ethnologie qu'à l'économie du développement, des éléments et des éclairages nouveaux qui leur permettent de mieux saisir les comportements associatifs et coopératifs actuels et les formes de regroupements les mieux appropriées au développement économique et social de la Polynésie. Le texte qui suit présente de manière synthétique, l'ensemble des hypothèses et des développements que je me propose d'éprouver et d'étudier dans le cadre d'une approche du pupu à l'époque pré-européenne. Cet intitulé ne signifie pas pour autant que je prétende me référer à la littérature des premiers Européens pour tenter de cerner les origines du pupu. Cette absence ne devrait porter en fait aucun préjudice à l'analyse car celle-ci prend appui sur une méthodologie qui n'exige pas pour le moment une compilation exhaustive de la littérature des XVIIIè et XIXè siècles portant sur la Polynésie Française. En effet ma démarche s'organisera essentiellement autour de la recherche des constantes et des variables significatives concernant le pupu, à travers un état des travaux effectués en la matière. Le but ultime de cette analyse étant de proposer pour des recherches ultérieures un guide d'exploration plus sûr de la littérature ethnographique et le cas échéant de la mémoire orale de nos contemporains.
Jean-Marc Pambrun