
1- Perception bilatérale du Monde : Iliens et
Continentaux
Le cliché en noir et blanc affichant Horatio Robley, assis devant une toile
sur laquelle sont pendues une trentaine de têtes humaines momifiées, a fait le
tour du monde.
J’interprète cette photo avec tristesse face à la fatalité d’un monde
ancestral dévidé, et je n’y peux rien. Les cultures îliennes du Pacifique sont
des cultures émotives (par essence), simple conséquence de clashes coloniaux
qui ont supprimé traditions païennes et transmission de « la mémoire
».
Mais ne vous méprenez pas sur la posture d’Horatio qui semble si fier devant
cette collection (morbide) de têtes ancestrales. Horatio Robley n’est au fond
qu’un homme de son époque, marié à une îlienne de Nouvelle Zélande, et qui
vivait dans une ère où ces têtes étaient réduites à un commerce de valeur très
prisé par les musées, il n’y a donc pas de « jugement de valeur » à
faire sur cet homme, ou sur les autres.
Deux mondes frères, l’un îlien l’autre continental, dans l’Humanité, et
pourtant tant de différences dans la façon de penser, de percevoir la
vie : « Les sociétés indigènes considèrent souvent le corps comme
quelque chose de sacré, non pas comme une simple masse de molécules »…
« Cette différence de perception s’illustre pleinement
avec les têtes Maori « ta moko » (tatouées) … et le commerce développé à partir des Mokomai, ou ‘Têtes
tatouées’ au début du 19ème siècle. »
2- La réconciliation entre le Divin et l’Humain
Egalement, dans l’écriture contemporaine polynésienne transparaît
régulièrement des relations entre les mondes visibles et invisibles (« le
rêve » est une façon d’atteindre le monde parallèle).
Ainsi, pour les Maori, le Moko (tatouage) prend racine dans une
légende : un mortel du nom de Mataoro épouse la fille d’un Chef de l’autre
monde (the « underworld »). Un jour, Mataoro bat sa femme, elle le quitte
pour repartir vivre dans le royaume de son père ; Mataoro veut la
retrouver et une fois « de l’autre côté », le père de son épouse lui
enseignera l’art du tatouage : Mataoro conservera sur le visage le
tatouage comme la cicatrice de ses mauvaises actions .
Le tatouage est l’expression pure de l’entre-deux mondes, c’est, comme
l’écrivent Palmer & Tano « un signe de réconciliation entre le
Divin et l’Humain ». Dans une étude psychologique sur l’impact du Moko
dans les vies contemporaines des Maori, Mohi Rua conclue que « la
signification du Moko est double, elle marque une transition »
« TA MOKO » en langue maori se traduit en tahitien par
« Mo’o » (petits lézards, margouillats). Dans ce cas
« Moko » signifie « tatouage » : le margouillat est un
animal qui appartient symboliquement au monde magique, fantastique, présent
dans les légendes, c’est un être de « l’entre deux mondes ». De nos jours,
particulièrement à Tahiti, il n’est pas rare de voir le « Mo’o »
tatoué sur les pieds ou les jambes des femmes.
3- Masques d’encre, tradition polynésienne : un esthétisme du
symbole
Mokomakai, ou têtes « Ta Moko », sont des têtes tatouées, séchées, qui
appartenaient à des guerriers ou des Chefs de tribus, des « Ari’i ». A ce
jour, il ne reste qu’une seule tête de femme, elles étaient très rares :
« Il existe des exemples dans l’histoire, dans le tatouage facial
traditionnel qui n’appartenait qu’aux femmes de rang social élevé (Starzecka
1996 :47). Ces femmes étaient considérées au même niveau que les chefs… elles
étaient symboliquement des hommes et ne se mariaient que très rarement.
»
La tradition dit que les Têtes Ta Moko portaient toute une histoire sur la
peau : dans certains cas, la symétrie est essentielle. Le front porte les
exploits, les côtés gauche ou droit portent la généalogie ou « Whakapapa
», etc. : l’information sur la lignée, la tribu, le rang social, les
exploits…
Aujourd’hui, Rihari, qui a entre 25 & 35 ans, porte un Moko au
visage : il explique à Mohi Rua que « Le moko (nez & bouche)
représente son lien à sa femme et ses enfants. Le « rae » (front)
reflète son évolution en tant qu’être dans le monde Maori. Les côtés gauche
& droit représentent ses lignées généalogiques. »
En 1986, Simmons identifie la symétrie des tatouages ainsi :
1. Ngakaipikirau, rang (centre front) 2. Ngunga, place dans la vie (front)
3. Uirere, likes of rand by hapu (tribu) (yeux) 4. Uma, 1er ou 2ème mariage
(tempes) 5. Raurau, signature (nez) 6. Taiohou, travail (joues) 7. Wairura,
mana (autorité spirituelle) (menton) 8. Taitoto, position à la naissance
(mâchoire)
Ainsi tatouage & rang social sont intrinsèques, comme c’est finalement
le cas aujourd’hui : le tatouage n’est certes pas donné sur la bravoure de
la personne mais en échange d’argent (on peut se dire alors que la frontière
entre vanité et identité est floutée dans notre monde…)
Le procédé du tatouage était une étape tapu/ sacrée : personne ne
pouvait toucher l’homme qui devait s’abstenir de relations sexuelles & qui
ne devait pas non plus se laver ; on lui donnait à manger de façon à ce
qu’il n’y ait aucun contact physique. Un fare était construit spécialement à
cet effet du cérémonial et le sang était lui-même sacré .
«
Il y avait deux méthodes pour créer le Moko : dans un cas, on écartait
la chair et on plaçait l’encre dans la coupure, le résultat donnait les lignes
noires et marquées dans la peau. L’autre cas était plus généralisé en
Polynésie, il s’agissait d’insérer le pigment sous la peau à l’aide d’un peigne
aux dents aiguisées (Gell 1993 : 246-7), cet outil s’appelle le
Uhi »
Lorsqu’il mourait, la famille conservait sa tête, et sa mémoire restait
parmi eux : la présence de la tête rappelait constamment la force et le
rang de l’être défunt.
La tête tatouée/ Ta Moko heads était la conservation d’une
Mémoire.
Lorsque les colons anglo-saxons ont découvert ces têtes momifiées, leurs
réactions étaient à la fois du dégoût et de la curiosité, une curiosité nourrie
par le mythe de l’exotisme et du « bon sauvage ». Inévitablement ces têtes
momifiées & tatouées furent rapidement exploitées par les musées
occidentaux.
4- Vendre la culture, c’est la travestir
Le commerce des têtes tatouées a commencé au début du 19ème siècle. A cause
de conflits de territoires et de guerres intestines, certains Maori avaient
besoin d’armes. Ces armes, ils les obtenaient en échangeant les têtes sacrées
tatouées et momifiées, qui avaient beaucoup de succès auprès des étrangers. En
fait, tout a commencé à cause d’ambitions territoriales, qui ont fait oublié
aux îliens la part sacré, tapu, de leur culture incarnée dans ces têtes
tatouées.
Il arriva ce qui arrive à toutes les cultures qui deviennent pur folklore et
qui sont commercialisées : elles sont travesties et perdent tout leur
sens.
Pour avoir plus d’armes, parce que les hommes n’ont jamais assez d’armes,
certains Maori tuaient des esclaves, les tatouaient, et vendaient les têtes. Le
mana/ pouvoir contenu dans le tatouage était perdu à jamais. Ces tatouages
n’avaient plus de sens, mais peu importe… Hongi fut un de ces chefs Maori qui
se convertit au christianisme et le trafic de tête débuta essentiellement
depuis sa conversion.
5- Paroxysme du travestissement
Ça devint un commerce hors proportions, au point que les Polynésiens tatoués
allaient se cacher de peur d’être trahi, tué, par un des leurs, c’est ainsi que
le rituel TA MOKO s’effaçait progressivement. « Quand les commerçants
quittaient les lieux, des membres de la famille attaquaient et tuaient l’homme
tatoué, coupaient les membres tatoués (mains) et les séchaient… »
(Robley 1998 :178)
L’horreur du commerce avait atteint son paroxysme : le commerçant, dans
certains cas, choisissait lui-même un esclave, qui était tué pour être ensuite
tatoué et momifié.
6- Les années 1970 marquent la Renaissance culturelle Maori
La tradition du Moko a survécu essentiellement grâce aux femmes âgées qui
vivaient dans des zones éloignées l’île.
Un Maori a fait le choix du tatouage facial, c’est un changement de vie
radical : (« Le Moko transforme celui qui le porte, définit son
identité, chaque Moko est aussi unique qu’une emprunte de doigt »
)
- Pour des raisons pratiques (trouver un travail, avoir une vie sociale dans
la « normalité »)
- Pour des raisons psychologiques. Cela dépend du tatouage que tu portes au
visage : ça peut être un masque d’encre camouflant ton visage, ou une
dentelle d’encre qui permet d’identifier le visage.
Meredith Collins est une jeune femme qui a perdu toute
connexion avec sa culture ancestrale- comme nombre d’entre nous. Le Moko sur
son menton est une façon de conserver une trace d’un passé oublié sur son
visage pâle. Le tatouage au menton de la femme n’est pas une particularité
polynésienne, je me souviens de ce que disait Assia Djebar citant elle-même une
femme kabyle : « Le tatouage que j’ai au menton vaut la barbe de
tous les hommes »
Aujourd’hui, regarder un tatouage facial, c’est avoir un bouclier en face de
soi : impressionnant, on peut avoir soit de l’appréhension, de la peur,
surtout lorsqu’on est de culture occidentale.
Aujourd’hui, les visages tatoués sont hâtivement interprétés comme de
l’activisme identitaire ethnique, Maori. Cependant les motifs diffèrent, comme
les comportements. « Avant de porter mon tatouage, je n’étais pas une
personne humble » dit Newaru. Son Moko a réveillé en lui la
conscience du sacré, du « Mana ».
« Les médias nous font passer pour des voyous » dit Tio,
interrogé par Mohi Rua.
L’homme au visage tatoué porte une lourde responsabilité :
« Etre jeune et porter un Moko… Les gens attendent beaucoup de
moi » dit Newaru. Il a sur lui, en lui, une tradition ancestrale
qu’il ne peut pas bafouer par un comportement irresponsable. Il se doit d’être
droit, honnête, courageux, sinon quoi il contribuerait à la dégradation
spirituelle de la tradition des ancêtres. C’est là que nous devons nous
rappeler la légende de Mataoro : « de façon pratique, le Moko…
est un gardien contre les mauvaises actions » (Palmer &
Tano)
7- Le tatouage, patrimoine matériel ou immatériel ?
Le 29 juin 2009, le sénateur polynésien Richard Tuheiava a défendu un projet
au Sénat, soumis par la sénatrice Mme Catherine Morin-Desailly, qui proposait
la restitution des têtes tatouées aux Maori.
Après plus d’un siècle d’errance dans les musées occidentaux, ces têtes
momifiées vont retourner sur leur île. Le débat sur la réappropriation des
objets d’exposition ressurgit. Mais enfin, la solidarité polynésienne qu’elle
soit francophone ou anglo-saxonne, ressort comme une richesse immatérielle. Il
en est ainsi des sentiments que peut éprouver tout Polynésien à l’égard de ce
qui a appartenu aux ancêtres, à un passé détaché de l’Histoire. On finit
toujours par retourner à sa terre, et c’est le fin mot de cette histoire.
Bibliographie:
Heather Buttle in « Maori facial tattoo (Ta Moko):
implications for face recognition process”, Massey University, New Zealand
Mohi RUA « Contemporary attitudes to Traditional
Facial Ta Moko : A Working Paper » in Maori and psychology: research
and practice – The proceedings of a symposium sponsored by the Maori &
Psychology Research Unit. Hamilton: Maori & Psychology Research Unit.
Christian Palmer & Mervyn L Tano:
« Mokomokai : Commercialization and Desacralization », International
Institute for Indigenous Resource Management, Denver, Colorado.
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